Personnel soignant… des vocations surhumaines

Quel troublant reportage dans l’édition du 20 février du journal La Presse +, sur le travail surhumain du personnel soignant dans les hôpitaux et principalement en temps de COVID. On ne peut imaginer leur quotidien. En voici un trop bref aperçu.

Lorsque la tempête sera terminée, il faudra récompenser et honorer le travail colossal qu’ils ont accompli.

Voici leur réalité de tous les instants, livrée par Gabrielle Duchaine.

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PERSONNE NE COMPREND CE QU’ON VIT

Photo: David Boily, La Presse

À quelques jours d’un nouvel assouplissement des règles sanitaires, alors que les cas de COVID-19 continuent de baisser, au front, le personnel soignant n’a pas l’impression de souffler. « Personne ne comprend ce qu’on vit » : c’est le cri du cœur d’une travailleuse épuisée qui appréhende plus que tout une troisième vague de la maladie. La Presse a passé une journée avec les équipes COVID-19 de l’hôpital Pierre-Le Gardeur.

UN AN DE DEUILS

Dans la chambre 203 de l’unité des soins intensifs de l’hôpital Pierre-Le Gardeur, Marcel Roy, 73 ans, vit ses dernières heures.

Cela fait 37 jours qu’il est hospitalisé ; 37 jours que le personnel le connaît, le soigne, s’attache à sa famille. Sa femme, Mariette Forget, leur a montré des photos des « beaux yeux bleus » de son mari. Avant la maladie.

Le soir de son admission, M. Roy a appelé Mariette. « Ils vont m’intuber. Je veux vivre », a-t-il dit.

Ensuite, il a passé des semaines dans un semi-coma. Les médecins ont dû lui faire une trachéotomie.

En février, Marcel Roy a remonté la pente. Il a commencé à respirer seul quelques heures par jour. Il a murmuré « je t’aime » à sa femme. Il a été déclaré guéri de la COVID-19. Sa famille s’est mise à espérer. Et les soignants avec elle.

Et puis, il y a eu les complications.

Ce matin, quand Mariette est arrivée à son chevet, elle l’a vu à nouveau dans le coma. La bouche ouverte. Branché de partout. Elle a tranché. « C’est assez. »

« C’est un geste d’amour que vous faites », lui a répondu l’intensiviste, la Dre Amélie Boisclair.

***

Nous sommes le 10 février à l’hôpital Pierre-Le Gardeur, à Terrebonne, en banlieue de Montréal. Un établissement ultramoderne qui dessert un bassin de 300 000 résidants de la couronne nord. Aujourd’hui, il y a 12 patients « rouges » aux soins intensifs, ce qui en fait l’un des plus occupés du Québec.

Ils sont une quinzaine autour du poste de garde – des infirmières surtout, des préposés, deux médecins – lorsque les proches de M. Roy entrent dans l’unité.

Ils viennent d’être informés de la décision de la famille d’arrêter les traitements. Les visages sont graves derrière les masques. Des larmes brillent dans les yeux de plusieurs.

Ici, la mort fait partie du quotidien. On pourrait croire que les soignants la côtoient avec une certaine indifférence. Non.

« On ne s’habitue pas à ça », dit la Dre Boisclair.

Il y a quelques semaines, excédée, elle a publié sur Facebook une sortie contre les voyages à l’étranger et une photo de son visage meurtri par son masque. Les réactions ont confirmé ses soupçons : « Les gens n’ont aucune idée de notre réalité. » Alors que plane la menace d’une troisième vague et que les nouveaux variants se multiplient, c’est elle qui nous a invités à l’hôpital. « C’est important que tout le monde voie. »

L’intensiviste entre dans la chambre de son patient inanimé et lui serre le bras de sa main gantée. Elle se penche vers lui, murmure quelques mots, puis s’éloigne pour pleurer loin des regards. « Il allait mieux », souffle-t-elle.

Mélanie Normand, infirmière, prend Mariette Forget dans ses bras, lui caresse le dos et tire le rideau pour donner un peu d’intimité à la famille. C’est elle qui donnera les derniers soins au mourant.

« J’étais là quand il est arrivé. J’étais là quand on lui a fait sa trachéo. Et je suis là aujourd’hui. »

Karine Kazerski s’est retirée le temps de se redonner une contenance. « On vit beaucoup de deuils avec la COVID. Ce sont des patients qui restent plus longtemps aux soins intensifs. On s’attache », dit-elle.

« Quand les visites étaient interdites, on les voyait mourir seuls. Maintenant, on accompagne leurs familles. Ça devient lourd, après un an, de tenir ça sur nos épaules. »

– Karine Kazerski, préposée aux bénéficiaires

Au front depuis bientôt 12 mois, à « vivre le drame de tout le monde », l’équipe est à bout de souffle.

il y a eu la première vague, la peur et l’inconnu. « Tous les jours, quelque chose de nouveau », dit Mélanie Normand.

Puis la deuxième vague et l’afflux de patients – les soins intensifs sont montés à 150 % d’occupation.

Les heures supplémentaires obligatoires. Les congés de Noël annulés. Les renforts à former « sur une maladie qu’on ne connaît pas ».

Et alors que Québec parle de déconfinement et que les cas baissent, ici, le personnel n’a pas l’impression de souffler. Et il s’inquiète qu’on baisse collectivement la garde.

« Personne ne comprend ce qu’on vit. On est seuls au monde. Même à l’intérieur de l’hôpital, je ne crois pas que les gens comprennent », dit Andrée-Anne Gobeil, infirmière, d’une voix étouffée par le masque N95 qui lui serre le visage.

Le soir, au coucher, elle a commencé à prendre des somnifères parce qu’elle a « la tête trop pleine ».

L’infirmière se sent tellement isolée qu’elle ne parle presque plus de son travail en dehors de l’hôpital. Elle a même mis une croix sur certaines amitiés. Des proches qui contournent les règles « et qui ont toujours l’air d’avoir une bonne raison », alors qu’elle se bat pour sauver des vies. « Moi, je les vois, les patients. Je sais qu’ils sont vraiment malades. »

Andrée-Anne devrait être en pause, mais le téléphone du poste ne dérougit pas. Sur le bureau, à côté d’elle, un écran montre les signes vitaux de Marcel Roy, de plus en plus faibles.

Elle aussi connaît bien la famille.

« Je vais me mettre à pleurer si je rentre dans cette chambre. »

UN AN DE COMBATS

La bulle des soins intensifs COVID-19 de l’hôpital Pierre-Le Gardeur a littéralement été construite avec du tape et de la broche. Un environnement hostile, changeant, « extrêmement déstabilisant », dit l’infirmière Mélanie Normand.

Ici et là, des murs en plastique surgissent au milieu des couloirs pour isoler les patients infectés. Le personnel a écrit de petits mots d’encouragement dessus. Fixés avec du ruban adhésif, rouge ou vert selon le côté où l’on se trouve, ils sont déplacés à mesure que le nombre de patients change. « Tu te mets à courir pour une urgence et tu te retrouves devant un mur qui n’était pas là la veille », dit l’intensiviste Amélie Boisclair.

Dans les chambres, le bruit des machines à pression négative est assourdissant. « On n’entend pas ce qui se passe dans l’autre chambre », dit Mélanie Normand.

De gros tuyaux exposés courent le long des murs pour faire circuler l’air.

Il a fallu briser des fenêtres pour installer l’équipement en catastrophe, explique Isabelle Martin, la chef d’unité.

L’infirmière Mélanie Lalonde prend des notes à un petit bureau devant une chambre. Un homme y est allongé, inerte. Il a les yeux fermés. Un tube dans sa trachée l’aide à respirer. Elle ne le quitte pas des yeux. Si elle s’éloigne, elle n’entendra pas les appareils. C’est son fils qui a contaminé le patient en revenant de voyage.

« Il allait assez bien quand il est arrivé, mais [son état de santé] s’est détérioré », dit l’infirmière, mère de trois enfants. Voilà 13 ans qu’elle travaille aux soins intensifs. « Je n’ai jamais vu des malades aussi instables. »

L’infirmière ne le cache pas, elle est « épuisée ».

Pendant la première vague, tout était nouveau. Elle avait peur de ne pas être à la hauteur.

Avec la deuxième, le poids des décès et des tragédies pèse de plus en plus lourd.

« On n’a jamais eu de répit. Ils disent que la situation s’améliore, mais on ne le sent pas vraiment. »

– Mélanie Lalonde, infirmière.

Il y a eu cette femme qui lui a raconté les projets de retraite d’un mari de 68 ans mort 48 heures plus tard. Il y a eu cet homme qui ne croyait toujours pas qu’il avait eu la COVID-19 quand elle a retiré le tube qui le faisait respirer. Il y a eu tous ces morts qu’elle a enveloppés dans un linceul.

Et aujourd’hui, il y a la culpabilité de ce fils dont le père gît devant elle.

« Jour après jour, ça devient exponentiel », dit-elle.

« On dirait que les gens auraient besoin de voir du sang partout dans les couloirs pour prendre ça au sérieux, déplore la Dre Boisclair. Ce n’est pas parce que ce n’est pas spectaculaire que ces gens-là ne sont pas extrêmement malades », dit-elle en balayant les chambres d’un geste de la main.

***

L’inhalothérapeute Julie Gélinas enfile des gants et entre dans une chambre. Elle se penche vers le patient et parle fort pour couvrir le bourdonnement des appareils. « Comment ça va ? »

L’homme a 70 ans. Ça fait une semaine qu’il est sous respirateur. Il ne parle ni français ni anglais. Lorsqu’il a été intubé, il a fallu appeler son fils sur FaceTime pour traduire. Julie se souvient de la panique dans ses yeux.

Le septuagénaire ne le sait pas, mais la soignante fonde beaucoup d’espoir en lui. Elle va éteindre le respirateur quelques instants pour voir s’il réussit à respirer seul. Un premier pas vers l’extubation.

Après seulement une semaine, chez un patient atteint de la COVID-19, c’est extrêmement rapide. Généralement, on parle de quatre, voire six semaines.

« Quand on met le tube, on sait que ça va être long. Et que la réhabilitation va être épouvantable. »

– Julie Gélinas, inhalothérapeute.

Chaque fois que Julie Gélinas effectue la manœuvre, elle ressent le poids de son geste.

Julie sort de la pièce. Enlève ses gants. Se lave les mains. On devine un sourire sous son masque. « Il a très bien fait ça. »

Une petite victoire qui veut dire beaucoup.

UN AN DE BOULEVERSEMENT

Depuis un an, l’infirmière Karine Apreo a été déplacée six fois. Le délestage dont on entend tellement parler, elle pourrait en être l’égérie.

À la première vague, elle a été retirée de sa clinique spécialisée et envoyée un mois aux urgences. Puis trois semaines dans un CHSLD. Puis dans une zone tampon. Elle a ensuite fait du dépistage en CHSLD. Puis elle est retournée dans sa clinique, avant d’être à nouveau déplacée en novembre, cette fois à l’étage COVID-19 de l’hôpital Pierre-Le Gardeur.

« Disons que j’ai dû m’adapter », dit-elle.

Nous voici à l’unité transitoire destinée aux patients atteints de la COVID-19, dans une autre aile de l’hôpital ; 35 chambres réservées aux malades qui doivent être hospitalisés, mais qui n’ont pas besoin de soins intensifs. Aujourd’hui, 12 lits sont occupés. Au plus gros de la crise, ils sont montés à 33.

Le département a été construit à toute vitesse en pleine pandémie pour ouvrir à l’automne ; 100 % du personnel y a été délesté, 80 % a attrapé la COVID-19 depuis novembre.

C’est le cas de Karine. « J’ai été malade cinq semaines pour revenir à 90 % de ma forme d’avant », dit la femme de 35 ans.

« D’une certaine façon, la COVID m’a un peu sauvée. C’est les seules vacances que j’ai eues. »

– Karine Apreo, infirmière

Dire que l’équipe est ébranlée est un euphémisme. Ici aussi, le spectre d’une autre vague fait peur.

« Au début, on avait deux décès par jour. Maintenant, on en a deux ou trois par semaine », raconte la chef d’unité, Kina Demers. Un couple de gens âgés est mort main dans la main.

« C’est très, très lourd comme ambiance. C’est des patients qui nécessitent beaucoup de soins », ajoute Karine Apreo.

Dans la chambre à côté, un homme de 31 ans a contracté une pneumonie. Il est amaigri. Branché de partout. Il a eu besoin de trois drains thoraciques. Il attend d’être opéré.

Au bout du corridor, Paul Beaudin, 70 ans, a les yeux dans l’eau. Il met dix minutes à reprendre son souffle quand il parcourt les deux mètres qui le séparent de la salle de bains. Il a peur de s’endormir le soir et de ne pas se réveiller. Et il fait partie des chanceux. Il respire seul.

Véronique Tremblay, infirmière auxiliaire, n’avait pas mis les pieds à l’hôpital depuis 15 ans lorsqu’elle a atterri ici. Elle travaille généralement dans un groupe de médecine familiale et en soins à domicile.

« Disons que ç’a été un gros choc. Le premier mois, j’ai senti un vent de panique. J’étais dépassée par les évènements. »

Et maintenant ? « J’aime ça », dit-elle.

Les premières semaines, « c’était le bordel », admet la chef d’unité Kina Demers.

« On a ouvert en catastrophe. On n’était pas rodés. Il manquait des choses, et beaucoup de filles avaient rarement travaillé dans un hôpital. Disons qu’il y avait beaucoup de vouloir. »

Devant nous, le petit groupe d’infirmières, elles sont cinq ou six, utilise des mots forts pour décrire leur expérience : « traumatisme », « impuissance », « solitude ».

À les voir travailler, rien n’y paraît.

L’ambiance est calme. Les corridors sont silencieux. Chacune vaque à ses affaires. L’équipe a pris son erre d’aller.

« On croise les doigts pour que ça ne reparte pas », dit Karine Apreo.

Une réflexion sur “Personnel soignant… des vocations surhumaines

  1. On ne croirait jamais l’atrocité que les personnes vivent entre ces mûrs !

    Nous on se plaints car nous ne pouvons aller déjeuner au resto la fin de semaine…ouf !

    Je souhaite de tout mon coeur que la vie normale reprenne sa place pour embellir leur travail, si demandant pour tous ces gens !

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