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Lettre ouverte

Comment réaliser la souveraineté du Québec si on ne l’expose pas, si on n’en fait pas la promotion. D’ici l’élection du Parti Québécois, Il ne faut pas cesser d’en faire la promotion. Au contraire !
En ce sens, voici la lettre ouverte de Pierre-Luc Brillant, acteur et musicien québécois, publiée dans la section opinion du Journal de Montréal du 2 février dernier.
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HISTOIRE ET INDÉPENDANCE : POURQUOI VEUT-ON OUBLIER LA NÔTRE ?
L’indépendance des peuples ne tombe jamais du ciel. Elle s’enracine toujours dans un moment historique fondateur, souvent conflictuel, parfois douloureux, mais déterminant. Aucun pays devenu souverain ne se détache de son histoire : elle explique pourquoi il existe et pourquoi, à un moment donné, il a choisi de se gouverner lui-même.

Les États-Unis ne sont pas nés d’un consensus paisible, mais d’une guerre d’indépendance contre l’Empire britannique. Cette rupture, encore enseignée et célébrée aujourd hui, fonde leur récit national.
La France moderne ne peut être comprise sans la Révolution de 1789, qui a renversé l’ordre monarchique et consacré la souveraineté populaire. Effacez ces événements, et il ne reste plus une nation, mais un simple territoire.
Il en va de même pour l’Irlande, marquée par des siècles de domination anglaise, de répressions et de soulèvements, jusqu’à l’indépendance partielle arrachée au début du XXe siècle.
L’Inde quant à elle, s’est libérée de l’Empire britannique à l’issue d’un long combat politique et populaire, incarné notamment par Gandhi, fait de désobéissance civile, de sacrifices et de profondes divisions.
Ces pays ne rappellent pas leur histoire pour entretenir la rancœur, mais pour expliquer pourquoi l’indépendance n’était pas un luxe idéologique, mais une nécessité vitale.
LES GRANDS MOMENTS
Dans tous ces cas, l’histoire nationale est pleinement assumée comme une clé de compréhension du présent.
C’est pourquoi il est troublant de constater qu’au Québec, dès qu’il est question d’indépendance, tant de politiciens et de chroniqueurs s’empressent de relativiser, de minimiser, voire de disqualifier notre propre histoire. Comme si rappeler les événements qui ont structuré notre destin collectif relevait d’un passéisme maladif. Comme si la mémoire constituait un frein au progrès.
Or, les grands moments de l’histoire du Québec ne sont ni flous ni anecdotiques. La Conquête britannique, l’Acte d’Union visant l’assimilation politique des francophones, la pendaison des Patriotes, la marginalisation économique et linguistique, puis le rapatriement unilatéral de la Constitution de 1982 sans le consentement du Québec traduisent un même fil conducteur : celui d’un peuple à qui l’on a refusé, par des rapports de force inégaux, l’accès à sa pleine souveraineté.
Ces événements expliquent pourquoi le Québec demeure aujourd’hui une nation sans État souverain. Les évacuer du débat public, les réduire à de vieilles querelles dépassées, ce n’est pas faire preuve de modernité. C’est pratiquer l’amnésie politique.
MÉMOIRE COLLECTIVE
Les peuples indépendants se rappellent constamment pourquoi ils le sont devenus. Ils enseignent leurs luttes leurs échecs et leurs victoires. Jamais on ne leur dit que leur histoire est trop lourde ou qu’ils devraient l’oublier pour mieux « regarder vers l’avenir ». Ce discours est presque toujours réservé aux peuples qui ne sont pas encore maîtres de leur destin.
On leur demande alors de tourner la page, de passer à autre chose, de faire preuve de maturité. Mais tourner la page sur quoi, exactement ? Sur les raisons mêmes pour lesquelles la question demeure irrésolue ?
Un peuple à qui l’on demande d’oublier son histoire est un peuple à qui l’on demande de renoncer à son émancipation. Car l’histoire n’est pas l’ennemie du progrès : elle en est la condition. On ne construit pas l’avenir sur le déni des rapports de force qui ont façonné le présent.
Rappeler notre histoire, ce n’est pas cultiver le ressentiment. C’est refuser les fables rassurantes. C’est comprendre pourquoi le Québec n’est pas encore un pays – et pourquoi cette question continue, légitimement, de se poser.
Un peuple sans mémoire est un peuple sans projet. Et un peuple sans projet est toujours plus facile à gouverner qu’un peuple libre.