« La vitesse tue! Moi j’en sais quelque chose… »

Depuis quelques temps, les journaux parlent régulièrement des jeunes victimes de la route, des téméraires du volant. Les fabricants d’automobiles ont une large part de responsabilités dans ces hécatombes puisqu’ils ne cessent d’associer l’élément de vitesse à leurs messages publicitaires. Comment ne pas influencer la soif de liberté et de vitesse enivrante de notre jeunesse. Il faut prévenir plutôt que vivre avec les conséquences d’une conduite irresponsable au volant. En 1999, un jeune étudiant a été condamné à purger une peine d’emprisonnement dans la communauté, après avoir happé mortellement un piéton qui traversait la rue juste au moment ou son bolide arrivait en trombe, dépassant largement la vitesse permise, en plein boulevard. Dans sa sentence, assortie de conditions, il y avait celle de composer un texte de 800 mots, racontant son histoire. La voici…

NDLR. : Les faits sont véridiques et seul le nom de l’accusé et la date précise de l’événement sont fictifs.

Je m’appelle Stéphane, un étudiant du Collège Edouard-Montpetit. Peut-être avez-vous déjà entendu parler de moi par les médias. Pourtant, j’aurais voulu qu’on parle de moi autrement; qu’on ne parle pas de moi du tout, ni de cet accident que j’ai eu ce soir-là. Je ne parle jamais de cet événement, comme si je voulais enfouir ce drame au plus profond de mon être. Ne plus me souvenir… Me rappeler ces moments m’est très pénible. Comprenez que je n’écris pas simplement une dictée de 800 mots, surtout que ces 800 mots sont très difficiles à écrire. Cependant, je suis convaincu que le faire, peut avoir un impact sur les gens, les jeunes sans histoire comme moi, sur leur conduite aussi, afin de ne pas répéter une tragédie comme celle-là.

Ce vendredi soir de juin 1999, je n’oublierai jamais cette date. Je sors d’un resto-bar. Je ramène un ami chez lui. J’ai fière allure dans ma voiture et je ne vois pas à quelle vitesse je roule. Je passe à l’angle Chemin Chambly et Curé-Poirier, la lumière est verte. Soudain, mon pare-brise se fracasse et j’entends encore le bruit sourd de mes pneus crier sur la chaussée. Il s’est passé quelque chose. C’est un cauchemar. C’est effroyable! J’ai happé mortellement un piéton. À ce moment, ma vie bascule. Maintenant, une image indélébile, une photo, un simple déclic reste en permanence dans ma tête. Celle d’un homme qui n’en était plus.

L’homme joyeux et extraverti que j’étais s’est replié sur lui-même. Le chagrin et le désespoir m’envahissent; mes pensées et mes gestes s’en trouvent affectés. Je pense à la famille de la victime constamment, à toute la souffrance, la colère que cela engendre dans leur vie. Comment leur demander pardon? Comment leur dire tout mon regret? Si vous saviez comme je suis désolé. Quoi dire de plus? «On peut avoir l’innocence dans l’âme et avoir commis l’impardonnable».

Pourquoi? Pourquoi moi? Je n’avais rien bu et je ne me drogue pas. J’étais bon conducteur. Je n’avais fais aucune infraction, jusqu’à ce jour, au Code de la route. Je travaille comme tout le monde à temps plein et je vais aussi à l’école à temps plein. Du jour au lendemain, je suis devenu un criminel. J’ai l’impression d’avoir une pancarte accrochée dans le dos. Je suis maintenant catalogué comme un délinquant. Plus tard, j’ai appris que l’homme était ivre. Avec désolation et tristesse, la rage me ravage. Cela n’excuse pas mon geste. Je roulais à une vitesse excessive et je n’en avais pas l’impression. Je suis coupable de conduite dangereuse causant la mort.

Vous savez, tuer une personne était pour moi quelque chose d’impossible, d’inimaginable. Cela ne pouvait qu’arriver aux autres. C’est ridicule! J’ai souvent cru ne jamais pouvoir m’en sortir. M’enlever la vie aurait été plus simple, mais qu’est-ce que ça aurait changé? Cela aurait rendu malheureux les gens que j’aime. À partir de ce jour, j’ai décidé de faire confiance à la vie. En ce qui concerne le système judiciaire, ce fut long avant de savoir quel allait être mon sort. Chaque fois que je me présentais en cour, il y avait toutes ces caméras qui me dévisageaient. De plus, les journalistes en recherche de nouvelles à sensation, me tournaient autour comme des vautours. Ils faisaient leurs propres conclusions au lieu de simplement divulguer les faits. Qu’aurais-je pu leur dire? Les mots me serraient la gorge et m’étouffaient. Je n’avais pas envie de passer au premier plan. Me faire oublier, disparaître. C’est ce que j’aurais voulu à ce moment-là.

Depuis plus d’un an, je suis anxieux et purger une peine dans la communauté n’a rien de réjouissant. C’est presqu’aussi pire qu’aller en prison, car je dois me soumettre à des directives très rigoureuses :

– Ne pas troubler l’ordre public;

-Répondre aux convocations du tribunal;

– Me présenter à l’agent de surveillance selon les modalités;

– Rester dans le ressort du tribunal;

– Prévenir la cour de mes changements d’adresse, d’occupation, d’endroits;

– Ne pas sortir de chez moi et ce, 24/24 sans avoir de permission écrite, sauf pour me rendre à l’école et au travail. Me rendre à ces deux endroits sans m’arrêter. Je ne peux même pas aller au dépanneur du coin;

– Les neuf mois suivants, j’aurais un couvre-feu à 22 heures;

– Écrire le texte de 800 mots que vous lisez, pour raconter mon histoire.

Ce dernier point, soit l’écriture du texte a fait fureur auprès des journalistes. Ils se sont empressés de rendre public l’obligation d’écrire le texte de 800 mots, omettant de préciser les autres conditions de ma peine. Comme si je n’avais pas été assez ridiculisé! Voilà qui résume les conditions de la cour.

Ce texte que j’écris est donc la dernière page du livre que j’ai très hâte de refermer et d’enterrer. Je vais avoir payé ma dette à la société et elle va m’avoir coûté très cher. J’ai perdu le goût de l’école et j’ai maintenant un dossier judiciaire. C’est très dur pour le moral même si ma famille et mon entourage se sont montré très compréhensif à mon égard. C’est très difficile pour le couple, de ne pouvoir sortir au cinéma, de ne pas manger au restaurant et de ne plus faire de sport. C’est comme la prison… mais à domicile. Si je pouvais revenir en arrière, et Dieu seul sait combien de fois j’y ai rêvés. J’y reviendrais volontiers pour ne pas avoir à vivre tout cela. Je souhaite que ce malheur n’arrive à personne. Voici quelques conseils pour éviter de subir de telles conséquences. Je m’adresse ici, non seulement aux jeunes, mais aussi à tous les conducteurs de véhicules :

– Prévoyez toujours l’imprévisible. Surtout, pensez aux piétons qui peuvent traverser à tout moment, en tout lieux. Cela peut paraître ridicule, mais depuis mon accident, je vois des choses que je ne remarquais pas vraiment avant. Les piétons pensent vraiment que la route leur appartient. Le corps humain n’est pas fait de roc. Alors, pensez-y, faites attention.

– Restez maîtres de votre véhicule. Adaptez votre vitesse aux circonstances : neige, glace noire, conditions climatiques variables, état de votre voiture. Tenez compte de votre état psychologique et physique : sommeil, anxiété, stress. Ne prenez pas d’alcool au volant, c’est trop ridicule. La vie est si fragile, Je l’ai su à mes dépens et à celle de la victime.

– Suivez la signalisation. Elle a son utilité, sinon il n’y en aurait pas.

– Restez courtois au volant. Vous n’êtes pas seuls sur les routes.

– Est-ce que trois minutes de votre temps valent la vie d’une personne? C’est le temps que vous sauvez en roulant à 85 km/h au lieu des 50 km/h pour une distance de 15 km, en ville.

La vie est si précieuse. Certains événements peuvent nous dépasser. Il faut donc prévenir ces événements pour éviter qu’ils se produisent. Il faut maintenant que je traverse les ténèbres pour survivre, et ne pas me laisser mourir. Quelquefois, un étau me comprime le cœur si fort, que j’ai l’impression que tout va éclater. Les gens me trouvent quelque peu différent, C’est difficile de refaire surface. J’ai désormais deux vies. À ma famille et mes collègues de travail, je présente un visage calme et serein. Pourtant, certaines nuits, cet homme que je suis, qui n’avait pas pleuré depuis l’enfance, sanglote en secret dans les bras de sa blonde.

Vous en pensez quoi ?