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Histoire
Né en 1835, en Irlande, Charles McKiernan a immigré au Québec en 1864. Il est décédé bien jeune, à 54 ans, des suites d’une crise cardiaque. Le jour de son décès, la ville était en deuil.

Travailleurs, ouvriers et laissés-pour-compte se sont massés pour rendre un dernier hommage à ce tavernier bien-aimé, considéré par plusieurs comme un héros national ou comme, diront les journaux, un « fils du peuple ».
TRANSFORMATION INDUSTRIELLE
L’industrialisation force la métropole à s’urbaniser en accéléré au rythme de l’exode des Canadiens français qui fuient la campagne, mais aussi au rythme de l’arrivée de centaines de navires qui déversent dans les ports du Saint-Laurent des milliers d’immigrants venus des îles britanniques.
Ceux qui restent au Québec sont surtout des Irlandais. En plus de partager le même culte que la majorité des Québécois francophones, ces pauvres migrants qui ont fui la famine n’apprécient pas tellement, eux non plus, le pouvoir qu’impose l’Empire britannique.
Ces immigrants irlandais s’installent dans des quartiers ouvriers non loin du canal de Lachine tels que Griffintown, Pointe-Saint-Charles ou Victoriatown.
Au Québec, comme ailleurs en Amérique, les ouvriers travaillent de 60 à 70 heures par semaine pour un maigre salaire dans des conditions inimaginables et dangereuses. Pour tenter d’améliorer un peu leur sort, plusieurs vont se mobiliser, se syndiquer et essayer, par la grève, d’attirer l’attention des patrons et du gouvernement.
C’est dans ce contexte difficile qu’en 1877, une grève est déclenchée sur le gigantesque chantier de l’élargissement du canal de Lachine.
Quelques jours avant Noël, les manœuvres sur le chantier apprennent que leur employeur, Henry Mason, va réduire leur salaire de près de la moitié. Comme si ce n’était pas suffisant, ils seront payés non pas en argent, mais sous forme de bons de crédit échangeables au magasin de l’entreprise.
Cette décision patronale méprisante fait exploser la colère chez les travailleurs : ils décideront de quitter le chantier. Cette grande grève marquera l’histoire industrielle de Montréal.
UN HOMME AU GRAND CŒUR
En 1877, qui dit grève dit risque de perte d’emploi. Donc, pas de salaire, rien ! Les ouvriers vont rapidement recevoir l’appui du tavernier Charles McKiernan, que tous connaissent sous le nom de Joe Beef.
Sa taverne située à deux pas du chantier du canal de Lachine, sur la rue de la Commune, était une véritable institution à cette époque. Avant le conflit, les travailleurs avaient l’habitude de venir manger un gros repas chaud, le midi, pour 10 sous seulement.
Solidaire de ses pauvres clients, le généreux tavernier nourrira à ses frais et hébergera les travailleurs du chantier durant tout le temps de la grève. Il offrira une quantité industrielle de soupe, de miches de pain frais et des gallons de ragoût.
Pendant les négociations avec la partie patronale, il paiera même le voyage, en train, de la délégation syndicale à Ottawa.
Joe Beef deviendra instantanément une sorte de héros populaire, une légende vivante associée à la solidarité ouvrière.
QUI EST CET HOMME ?
Les études de Charles McKiernan à l’école d’artillerie à Woolwich le conduisent à une carrière dans l’armée britannique. Grâce à son énergie et son leadership naturel, il devient rapidement sergent. Il est apprécié par ses congénères au front, particulièrement pour son talent remarquable à toujours trouver de quoi manger et où se loger lors des difficiles manœuvres militaires, comme pendant le conflit en Crimée (cette guerre oppose de 1853 à 1856 l’Empire russe à une coalition formée de l’Empire ottoman, de l’Empire français, du Royaume-Uni et du royaume de Sardaigne).
C’est d’ailleurs à cette époque que son surnom, « Joe Beef », lui est naturellement accolé. En 1864, dans le contexte des tensions provoquées par la guerre civile aux États-Unis, la 10e brigade d’artillerie royale britannique de Joe Beef sera transférée au Canada. Il poursuivra son métier de cantinier à Québec, puis à l’île Sainte-Hélène, en face de l’île de Montréal.

Après une belle carrière militaire, il quitte l’armée en 1868, tout juste un an après la naissance du Dominion du Canada, et s’installe définitivement au Québec. Pour faire vivre sa famille, il ouvre une taverne nommée The Crown and Sceptre, également connue sous les noms de Joe Beef Canteen et de Great House of the Vulgar People.
Après quelques années sur la rue Saint-Claude, la taverne déménage en 1875 sur la rue de la Commune, au coin de Callière (aujourd’hui, musée Pointe-à-Callière). C’est dans cet établissement à proximité du port et du quartier Griffintown que la taverne devient célèbre.
Il faut dire que Joe Beef, personnage extravagant, était au cœur de la popularité de son établissement. Par exemple, il gardait dans la cour de sa taverne une impressionnante ménagerie : des ours noirs, des singes, des lynx et même un alligator. Ses ours étaient souvent gardés dans son cellier sous son bar, les clients pouvaient les voir par des trappes au plancher.
Pour impressionner les clients turbulents, il sortait à l’occasion un de ses ours pour les calmer. On raconte même que plusieurs de ses ours étaient capables de jouer au billard et qu’un autre, prénommé Tom, ingurgitait une vingtaine de pintes de bière par jour, au verre, et ne renversait pas une seule goutte !
Dans sa taverne, Joe Beef accueille tout le monde, peu importe la religion, la langue et les origines. Il offre même le couvert aux plus démunis. Il amasse régulièrement de l’argent afin de donner aux hôpitaux et à l’Armée du salut. Les nuits froides, il envoie un de ses employés patrouiller dans les rues autour du port pour offrir le gîte aux marins et aux gens qui dorment à l’extérieur. C’est évidemment ce sens de la solidarité qui l’amènera à aider les travailleurs en grève du canal de Lachine en 1877.
On peut imaginer que Joe Beef ne fait pas l’unanimité, Les bourgeois, les ligues antialcooliques et le haut clergé perçoivent son établissement de la rue de la Commune comme un lieu de débauche, de perdition et un repère de criminels.
On lui reproche son exubérance, ses prises de position tranchantes contre la montée du mouvement de tempérance de l’alcool, puis son athéisme qu’il manifeste haut et fort.
Loin de se laisser intimider par ces bien-pensants, il publie un manifeste, en 1879, dans lequel il s’en prend personnellement au puissant homme d’affaires John Redpath Dougall. Il critique aussi le clergé et même la police. Il affirme qu’ils devraient se soucier un peu plus du sort des pauvres travailleurs. Il écrit également des lettres ouvertes dans les journaux pour dénoncer les conditions des ouvriers.
HOMMAGES À SA MORT
Aussi fou que cela puisse paraître, dans les années 1880, la taverne de Joe Beef demeure l’un des rares filets de protection sociale pour les travailleurs montréalais les plus pauvres.
On peut facilement comprendre pourquoi, à sa mort en 1889, des milliers de Montréalais se sont spontanément rassemblés devant sa taverne pour lui rendre un dernier hommage.
« La foule consistait en des membres de l’ordre des Chevaliers du Travail, des travailleurs manuels de toutes les classes. Tous les pris-pour-compte et malchanceux de la société à qui le tavernier philanthrope avait si souvent tendu une main aidante. Tous ces gens étaient désireux de payer un dernier hommage à sa mémoire. »
Ce jour-là, les commerces de Griffintown ont fermé leurs portes. Un cortège d’au moins 5000 Montréalais a accompagné sa dépouille jusqu’au cimetière. Dans cette longue procession, des ouvriers en habit de travail usé ont salué une dernière fois ce fils du peuple.
Source : Martin Landry, historien, Journal de Montréal, cahier Weekend, 30 novembre 2024, p68