Un pan de notre histoire : Les marchés publics d’autrefois au temps de Noël

Histoire

Depuis quelques années, les marchés de Noël extérieurs connaissent une popularité importante auprès des Québécois et des Québécoises. Pourtant, ces marchés d’inspiration européenne ne se tiennent au Québec que depuis la fin des années 1990, voire le milieu des années 2000.

Les marchés d’autrefois avaient donc bien peu à voir avec ce qu’on entend aujourd’hui par « marché de Noël ».

Afin de nous préparer au temps des Fêtes, revisitons l’histoire des marchés publics au Québec et observons comment ceux-ci s’animaient à l’occasion de la fête de Noël.

Dès le 17e siècle, c’est dans les trois villes principales de la colonie – Québec, Montréal et Trois-Rivières – que s’organisent les premiers marchés publics. Véritables institutions, ces marchés permettent un approvisionnement alimentaire des populations urbaines et offrent aux ruraux une occasion de vendre leurs surplus agricoles.

Plus encore, ce sont des lieux de rencontre et d’échanges. Les marchés publics deviennent des lieux de sociabilités où se tissent des liens commerciaux et sociaux entre les habitants.

Les places de marchés voient le jour, sous la supervision des autorités coloniales, près du fleuve Saint-Laurent, principale voie de communication de la colonie. À Québec, c’est à place Royale, en basse-ville, qu’est établie la première place de marché en 1640. À Montréal, c’est en 1657 que les habitants assistent à la formation d’une place de marché, localisée sur la place d’Armes, aujourd’hui connue sous le nom de place Royale.

Enfin, à Trois-Rivières, il faut attendre le début du 18e siècle pour qu’un premier marché voie le jour au bout de la rue Saint-Louis, tout près du fleuve.

Les places de marchés font aussi office de places publiques : le crieur public informe la population des arrêts, édits et ordonnances des autorités coloniales; les criminels condamnés reçoivent leurs châtiments; les gentilshommes s’affrontent en duel. Et, bien sûr, on s’y adonne au potinage et au colportage de rumeurs et de nouvelles.

Le 19e siècle constitue l’âge d’or des marchés publics alors que ceux-ci pullulent à l’échelle de la province, tant en milieu rural qu’en milieu urbain. Seulement dans la ville de Québec, à la fin du 19e siècle, on ne compte pas moins de huit marchés publics ! Au même moment, on assiste à l’émergence des halles de marché, ce qui témoigne d’une volonté d’améliorer les conditions de vie urbaine et le confort des clients.

À partir de 1850, les marchés urbains se spécialisent : co-existent désormais des marchés aux denrées, des marchés à bois, des marchés à foin, des marchés aux poissons et des marchés aux animaux. Les citadins et les ruraux fréquentent ainsi ces espaces en fonction de leurs besoins.

AU TEMPS DE NOËL

Réveillon

À l’époque de la Nouvelle-France, Noël est une fête surtout religieuse. C’est seulement vers la fin du 19e siècle, sous l’influence des coutumes britanniques, que Noël prend les allures qu’on lui connaît aujourd’hui, centré autour de traditions familiales et communautaires.

Se répand alors progressivement, d’abord au sein des familles bourgeoises, puis au sein des familles ouvrières et paysannes, la vogue du grand festin de Noël. Pour l’occasion, les citadins fréquentent les marchés publics à la recherche de la meilleure volaille pour égayer leur tablée.

Jusqu’au 19e siècle, l’oie est la volaille festive favorite pour l’organisation des repas de Noël. Or, en 1843, au moment où Charles Dickens fait paraître son œuvre Cantique de Noël, la dinde gagne en popularité : mettre une dinde sur la table à l’occasion du repas de Noël est présenté comme une marque de prestige.

Cette coutume, qui provient de l’Angleterre victorienne, influence les traditions des familles bourgeoises qui cherchent à s’en procurer au marché.

Dans les marchés publics, la popularité croissante de la dinde se traduit par une augmentation de l’offre du produit sur les étalages. Le 26 décembre 1887, dans le journal La Presse, un rédacteur écrit : « Pour ce qui est des dindes, le marché en est rempli, il en est comble. Il y en a plein les voitures, plein les étaux, plein les marches du péristyle, il en traîne sous vos pieds ; d’autres sont suspendues au-dessus de vos têtes. »

Si en 1887 on notait l’abondance des dindes au marché de Noël, en 1900, on se plaint plutôt de leur absence.

Le 27 décembre 1900, dans le Courrier de Saint-Hyacinthe, on relate : « Les volailles en général étaient nombreuses, mais où donc étaient les charges ordinaires de dinde ! Chaque étal de boucher avait d’habitude quelques spécimens de dindes, ils avaient des oies cette année ». D’autres fois encore, c’est le prix des volailles qui retient l’attention des rédacteurs dans la presse, alors qu’on mentionne leur bas prix ou encore leur cherté.

C’est donc dire que c’est la dinde plus que tout autre sujet qui est au centre des discussions au marché à l’occasion de Noël !

Dans le temps des Fêtes, les commerçants décorent leur kiosque, comme le relate un journaliste le 22 décembre 1903 dans le journal La Presse : Le marché de Noël, comme celui de Pâques, est toujours une fête au marché Bonsecours. À cette occasion, les marchants ne ménagent rien pour donner une belle apparence à leurs étaux qu’ils décorent de fleurs et de verdures. Les fleurs ne sont pas aussi en abondance qu’à Pâques, aujourd’hui, jour du marché de Noël; mais il y a de la verdure à profusion. »

À l’occasion de Noël, au début des années 1850, les commerçants commencent à proposer à leurs clients un nouveau type de « verdure » : des sapins de Noël. À l’instar de la dinde, le sapin de Noël entre progressivement dans les foyers des Canadiens et Canadiennes, anglophones et francophones, fruit d’une publicité plus importante de cette tradition à compter de la fin des années 1840 en Angleterre.

JOURS DIFFICILES

Au 20e siècle, particulièrement à partir des années 1930, les marchés publics vivent des jours difficiles. Le 27 décembre 1935, un rédacteur du journal La tribune informe la population que « le marché de Noël a tué le marché du Jour de l’An ! » Avant de mentionner, quelques lignes plus loin, le prix des dindes, il écrit : « Depuis un grand nombre d’années, le marché de Noël a évidemment pris de l’ascendant sur celui du Jour de l’An et les ménagères ont pris l’habitude de s’approvisionner avant Noël pour toute la période des Fêtes. »

Dans la seconde moitié du 20e siècle, de nombreux facteurs contribuent à la disparition progressive des marchés publics dans les campagnes et dans de nombreuses villes de la province.

Parmi eux, il y a certainement l’essor des magasins à rayons, des épiceries et des supermarchés, ainsi que la disparition des petites entreprises agricoles de type familial et artisanal.

Plus encore, le changement de fonction des marchés publics, devenus non essentiels au ravitaillement des villes, contribue à modifier le rapport des citadins et des ruraux à ces espaces et joue en défaveur de leurs financements par les pouvoirs municipaux à partir des années 1960.

Malgré tout, certains marchés ont réussi à s’adapter aux nouveaux impératifs de la vie d’aujourd’hui et continuent toujours de jouer un rôle dans l’approvisionnement des populations urbaines en produits alimentaires de qualité.

En ce début décembre, pourquoi ne pas prévoir de vous rendre dans un marché afin d’y faire quelques emplettes pour vos repas des Fêtes et d’encourager les producteurs locaux ?

Source : Emmy Bois, historienne, Journal de Montréal, cahier Weekend, 7 décembre 2024, p68


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