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Histoire
Le 27 décembre 2024, le Rialto a eu 100 ans ! Inauguré ce même jour, en 1924, le somptueux théâtre, un « palace de quartier » comme on dit, est l’un des grands symboles de l’âge d’or des cinémas à Montréal.
« Quand j’allais à l’Université McGill au début des années 1980, je prenais l’autobus sur l’avenue du Parc. Je voyais le Théâtre Rialto et je me disais : un jour, je vais acheter un immeuble comme celui-là, » raconte Ezio Carosielli en entrevue lors d’une visite au Rialto en novembre dernier.
Quelques années plus tard, en 1988, c’est au Rialto qu’il invite sa future épouse, Luisa Sassano, pour un premier rendez-vous. « J’ai choisi les deux films que nous allions voir : Murder by Numbers et Cowboys Don’t Cry. Depuis ce soir-là, je n’ai plus le droit de choisir les films lorsque nous sortons au cinéma », se rappelle M. Carosielli en souriant.
Au fil des ans, Ezio Carosielli devient un avocat et un homme d’affaires prospère, propriétaire d’une dizaine de garderies. En mars 2010, il réalise le rêve d’acheter le Rialto avec son épouse.
Un grand défi les attend : conserver cet immeuble patrimonial et ses intérieurs protégés selon les règles de l’art, tout en assurant sa viabilité.

UN PEU D’HISTOIRE
Le Théâtre Rialto est construit en 1923-1924 par une société privée, près de l’intersection des avenues du Parc et Bernard. Pour le concevoir, l’architecte montréalais Raoul Gariépy s’inspire de la façade Beaux-Arts du célèbre Opéra Garnier à Paris ainsi que du New Orpheum Theatre de Kansas City.
Le somptueux décor intérieur néo-baroque est d’Emmanuel Briffa, décorateur réputé originaire de Malte. Le Rialto est l’une de ses premières œuvres dans la métropole et la mieux conservée au Canada.
UNE PREMIÈRE SOIRÉE RÉUSSIE
Le samedi 27 décembre 1924, le somptueux Théâtre Rialto est inauguré en présence du maire de Montréal, Charles Duquette. Tout le gratin est au rendez-vous. Près de 500 personnes se pressent aux portes au point où la police devra intervenir pour maintenir l’ordre, rapportent les journaux le lundi suivant.
Plusieurs artistes en vue, dont le célèbre pianiste de jazz originaire de Pointe-Saint-Charles William Eckstein, offrent une prestation haute en couleur, qualifiée par le journaliste de La Presse de « véritable fantaisie musicale ».
Adapté du roman Belonging d’Olive Wadsley, le film muet In Every Women’s Life (La vie et la mort ont croisé le fer) mettant en vedette Virginia Valli est présenté à l’inauguration du Rialto. Il est suivi de quelques courts-métrages comiques et comédies de Noël accompagnés avec brio par le pianiste Eugène Maynard.
L’auditoire sort du théâtre enchanté de la soirée et bien décidé à revenir bientôt au Rialto.
DE LA PROSPÉRITÉ AUX DIFFICULTÉS
Le Rialto, ce n’est pas seulement un cinéma. À l’origine, il est conçu comme un lieu multifonctionnel. En plus de sa salle principale (1174 places), il compte deux grandes pièces pour l’organisation d’événements à l’étage ainsi qu’un billard au sous-sol et des espaces commerciaux au rez-de-chaussée.

Si le théâtre s’adapte assez aisément à l’avènement du cinéma parlant au tournant des années 1930, l’arrivée de la télévision en 1952 annonce le début de la fin pour de nombreux cinémas de quartier.
À l’image du Régent, également sur l’avenue du Parc, le Rialto adopte en 1967 une programmation spécialisée adapté à l’importante communauté grecque du quartier. De nombreuses fêtes et mariages se déroulent aux salles à l’étage. Mais le départ graduel de la diaspora hellénique vers la banlieue engendre une baisse des fréquentations.
UN PROJET CONTROVERSÉ
En plein déclin, le Rialto est acheté par Elias Kalogeras en 1983. Le promoteur rêve de démolir l’intérieur du cinéma pour aménager un centre commercial de luxe portant le nom de L’Atrium du Parc. Ce projet suscite l’indignation de la population et des groupes en patrimoine, comme Sauvons Montréal et Héritage Montréal, qui se mobilisent.
En 1988, la Ville de Montréal emploie les pouvoirs que la loi venait de lui offrir en 1985 et cite le Rialto comme monument historique. En 1990, ce sera au tour du gouvernement du Québec de le classer comme tel, assurant par cela la protection de ses décors intérieurs d’intérêt. En 1993, il est désigné lieu historique national du Canada.
C’est dans ce contexte que le Comité des citoyens du Mile End milite pour que la Ville de Montréal en fasse l’acquisition pour en faire un centre communautaire interculturel. Bien que le projet reste sur les tablettes, les statuts municipal et provincial protègent le Rialto et ses intérieurs de la démolition.
LE RIALTO EST À VENDRE
Bien que le plan de centre commercial tombe à l’eau, le propriétaire tente néanmoins de rentabiliser les espaces de plusieurs façons. Le théâtre est utilisé comme cinéma, salle de spectacle et d’événements, studio de danse, gymnase, boîte de nuit et restaurant de grillades.
Au fil des ans, le propriétaire réalise ne nombreuses interventions qui ne sont pas toutes soucieuses des décors intérieurs signés Briffa ni des règles en vigueur, en particulier au chapitre des autorisations et permis requis. Poursuites judiciaires et mobilisation citoyennes s’ensuivent.
Ne rencontrant pas le succès espéré. Elias Kalogeras cherche alors à se départir de l’immeuble patrimonial. Finalement, c’est en 2010 que se présente un acheteur sérieux et prêt à redonner vie au vénérable théâtre.
UNE FAÇADE À RESTAURER
En 2010, restaurer l’immeuble patrimonial est un véritable travail de titan, S’alliant l’architecte Pierre Beaupré. Grand passionné de cinémas de cette époque, le couple Carosielli réalise, au gré de leurs moyens, d’importants travaux de restaurations des intérieurs. Du même élan, la mise aux normes des équipements est réalisée pour la tenue d’événements.
L’un des grands défis du projet est la magnifique façade en pierre artificielle. Fortement détériorée, celle-ci se détache du bâtiment par un important écart, nous explique le propriétaire devant l’immeuble.
En 2015, la firme St-Denis Thompson, spécialisée dans les travaux d’enveloppe et de maçonnerie sur des immeubles patrimoniaux, réalise le délicat travail de remplissage, de rejointoiement et de colmatage des fissures.
Certaines sections de la maçonnerie ont été démontées et remplacées, d’autres ont été réparées. Noircie par le temps, la façade a été aussi nettoyée pour retrouver l’éclat de sa jeunesse.
Les fenêtres en bois et la toiture sont également restaurées. De tout ce vaste projet, seuls les travaux touchant la façade du Rialto ont bénéficié d’une subvention gouvernementale.
LEÇONS D’UN SUCCÈS

Malgré les travaux, le Rialto reste ouvert. Pour redonner vie à un immeuble patrimonial et assurer de sa pérennité future, il est primordial d’être rentable selon Ezio Carosielli. Pour l’homme d’affaires, le Rialto ne peut pas dépendre de subventions qui fluctuent d’un gouvernement à l’autre,
Très tôt, M. Carosielli s’occupe lui-même de la location des espaces. « Je n’avais jamais fait ça auparavant. Contre toute attente, j’ai adoré ce rôle : rencontrer des artistes, organiser des tournages, être au cœur de l’action. C’est le plus beau métier que j’ai exercé durant ma carrière. »
Assez rapidement, il est évident que le seul cinéma ne peut plus faire vivre l’édifice historique. Les fonctions de diffusion et d’événements prennent le relais et deviennent graduellement la voie d’avenir.
Après la pandémie, les affaires reprennent avec une affluence deux fois plus élevée qu’en 2019, grâce notamment à plusieurs productions américaines.
« Si une salle n’a pas été louée pour une date en particulier, je n’ai pas de problème à permettre à un organisme ou un comité de l’utiliser. La rentabilité est importante, mais ce n’est pas tout non plus. Le Rialto doit rester accessible, fait valoir Ezio Carosielli. Sans l’appui et l’accueil des gens du quartier, notre projet n’aurait jamais pu se réaliser. »
« Le Rialto est un bâtiment extraordinaire du patrimoine montréalais et maintenant, en plus, il est centenaire et en pleine forme ! résume Dinu Bumbaru, directeur des politiques à Héritage Montréal. Grâce à l’entretien et aux travaux des dernières années, il a le bonheur d’être un lieu vivant, notamment le soir avec sa façade éclairée et sa belle marquise illuminée. On voit de la rue qu’il se passe toujours quelque chose là-dedans. »
Source : Maude Bouchard-Dupont, Héritage Montréal, Journal de Montréal, cahier Weekend, 28 décembre 2024, p68