Un pan de notre histoire : En 1919, 90 % des villes du Québec sont officiellement « sans alcool »

Histoire

Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, de nombreux Nord-Américains se questionnent sur les dangers de l’alcool.

Cette eau de feu est mise au banc des accusés. On l’accuse de créer la pauvreté urbaine. Pour plusieurs, elle semble la source de tous les débordements sociaux. C’est dans ce contexte qu’un vaste mouvement de tempérance gagne nos voisins du sud, particulièrement les États américains au nord. On impose graduellement la prohibition.

Dès 1916, il devient criminel de fabriquer, de vendre et de consommer de l’alcool dans plus de 50 % des États. Ce courant idéologique fait tache d’huile, d’autres pays comme la Russie et la Finlande décrètent des lois similaires.

Au Québec, le clergé catholique est favorable à ces mesures de tempérance, il considère que l’alcool est le mal du siècle, qu’il provoque le vice et qu’il transforme de bons pères de familles en ivrognes.

ÉTATS-UNIS AU RÉGIME SEC

Aux États-Unis, la loi Volstead (1919) impose, dès le début de 1920, l’interdiction de produire, de distribuer, de vendre et de consommer de l’alcool de plus de 0,5 degré. Même si cette criminalisation fait peur, on peut trouver à en boire grâce à un réseau de contrebande mis en place autour de criminels notoires comme Al Capone ou Lucky Luciano. Ces gangsters obtiendront de gigantesques quantités d’alcool, ici, au Canada.

PROTÉGER LES CITOYENS CONTRE L’EAU DE FEU

Chez nous, au Canada, la gestion est différente. Les lois de tempérance ne sont pas appliquées unilatéralement. Déjà, en 1878, le gouvernement fédéral de John A. Macdonald permettait aux municipalités le pouvoir d’exclure la vente d’alcool sur leur territoire, ainsi, la responsabilité de l’interdiction revenait aux villes et non pas au gouvernement fédéral.

Au Québec, en 1918, le gouvernement Taschereau fait voter une interdiction complète qui doit s’appliquer à partir de mai 1919, mais un référendum vient s’opposer à la mesure prohibitive. Une majorité de Québécois ne veulent pas d’une prohibition unilatérale à l’américaine.

Le législateur devra exclure la bière, le vin et le cidre de sa loi pour faire accepter sa restriction. Malgré l’adoption de la Loi sur les boissons alcooliques, le gouvernement Taschereau accorde aux villes québécoises le pouvoir de voter des règlements locaux encore plus contraignants.

Les campagnes de tempérance contre cette « eau du diable » sont tellement influentes qu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, près de 90 % des villes québécoises interdisent sa consommation sur leur territoire.

D’importantes villes comme Québec et Trois-Rivières deviennent complètement sèches, mais pas Montréal. Conséquence : en l’espace de quelques mois, au début des années 20, Montréal demeure la seule grande ville en Amérique du Nord où on peut prendre un coup entre amis, en public.

Ça n’a pas été long avant que la métropole ne soit rebaptisée « la Paris du Nord » ou même « la Babylone de l’Amérique » par exemple. Des centaines d’artistes de Broadway et de jazzmen de Chicago migrent alors chez nous.

ENCADRER POUR MIEUX CONTRÔLER

La création de la Commission des liqueurs de Québec lui donne le monopole sur l’importation, la vente et la délivrance de permis de vente et elle impose une surveillance. Pour s’assurer du respect de la loi, l’État crée sa police de liqueurs, plus d’une trentaine d’agents à l’affût des contrebandiers d’alcool et des bars clandestins. Une collaboration entre différentes organisations policières est cruciale pour endiguer le commerce illégal transfrontalier.

VILLES SÈCHES ET FIÈRES DE L’ÊTRE

Graduellement, la majorité des villes du Québec vont lever cette prohibition, mais certaines vont résister pendant plusieurs décennies. C’est le cas de la petite municipalité de Saint-Placide-de-Béarn, au Témiscamingue, qui met fin, après trois référendums, à son statut de ville sans alcool.

Sur l’île de Montréal, Verdun est la dernière à imposer en partie la prohibition. La petite municipalité a longtemps été fière de cette particularité. Il faut dire qu’un de ses premiers règlements municipaux votés au lendemain de sa création en 1875 a été d’interdire la vente d’alcool et de menacer les consommateurs d’une amende de 50 $ ou même d’un emprisonnement de trois mois.

Les Verdunois ont dû attendre 2015 pour que la vente d’alcool sans restriction devienne possible sur tout le territoire de Verdun et, par le fait même, partout au Québec.

Source : Martin Landry, historien, Journal de Montréal, cahier weekend, 4 janvier 2025, p76


Vous en pensez quoi ?