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Histoire
Au printemps de 1851, des fossoyeurs du cimetière Saint-Joseph-de-la-Pointe-de Lévy creusent une fosse. Leur pelle heurte un objet métallique. En dégageant la terre, ils découvrent une structure en fer rouillée, tordue, au fond d’une tombe anonyme. À l’intérieur, des restes humains.
Ce qu’ils viennent de retrouver, par pur hasard, c’est la cage et les ossements de Marie-Josephte Corriveau, pendue et exposée en 1763.
L’objet disparu depuis près d’un siècle, refait surface comme un spectre d’horreur venu du passé.
Née à Saint-Vallier en 1733, Marie-Josephte Corriveau grandit dans un Québec rural, profondément catholique. Mariée très jeune, elle devient veuve, puis se remarie ne 1761 à un certain Louis-Étienne Dodier. Sa vie semble banale… jusqu’à la tragédie.
Un matin de janvier 1763, Dodier est retrouvé mort dans sa grange, le crâne fracassé. On parle d’un coup de sabot, d’un accident banal.
LE PROCÈS DE LA PEUR
Mais les rumeurs vont bon train, le premier mari de la Corriveau serait lui aussi mort dans des circonstances nébuleuses. On chuchote que les blessures de Dodier ne ressemblent pas à un coup de sabot et que le couple se querellait souvent. Dans la paroisse, les langues se délient : « La Corriveau a tué son mari ! »
L’affaire tombe entre les mains des autorités britanniques, car en 1763, la Nouvelle-France est désormais sous domination anglaise.
Le 29 mars, un tribunal militaire s’ouvre au couvent des Ursulines à Québec. Devant sept officiers britanniques, Marie-Josephte Corriveau devient l’accusée la plus célèbre du pays.
Après un procès expéditif, elle est reconnue coupable du meurtre de son mari et condamnée à mort. Le 18 avril 1763, elle est pendue à la butte-à-Nepveu, sur les plaines d’Abraham, aujourd’hui, l’emplacement de l’hôtel du Parlement de Québec. Mais son supplice ne s’arrête pas là.
LA MORT EN SPECTACLE
Sur ordre du général James Murray, la sentence prévoit que son corps soit exposé publiquement dans une cage en fer suspendue, de l’autre côté du fleuve, à Pointe-Lévy. Une humiliation posthume, mais surtout un avertissement à ceux qui oseraient défier la justice royale.

Les passants, les charretiers, les pèlerins ne pouvaient manquer le corps en décomposition de « la Corriveau » qui se balançait au vent.
Pendant des semaines, on raconte que son cadavre claquait des dents, que des oiseaux se perchaient sur ses épaules, que les enfants terrifiés faisaient un détour pour éviter le chemin du gibet.
Dans la tradition orale, la Corriveau devient une âme damnée, condamnée à hanter la région de Lévis.
Près d’un siècle plus tard, en 1851, les fossoyeurs exhument la fameuse cage : un exosquelette de fer boulonné à la forme humaine.
L’objet circule, exposé à Montréal, à Québec, puis même à Boston, où il devient une curiosité macabre de foire. On y voit « la cage de la sorcière canadienne ».

LA CAGE RETROUVÉE PAR HASARD
Au XXe siècle, sa trace se perd… jusqu’à ce qu’en octobre 2011, Claudia Mendez, vice-présidente de la Société d’histoire régionale de Lévis, la retrouve par hasard dans la collection de Peabody Essex Museum de Salem, au Massachusetts. Les conservateurs croyaient posséder un simple artefact colonial.
En 2015, après des analyse métallurgiques menées par les Musées de la civilisation du Québec, la découverte est confirmée. La corrosion, la composition du fer, les rivets, tout date bien du XVIIIe siècle. Un morceau de notre histoire nous est revenu d’entre les morts.
LA LÉGENDE IMMORTELLE
Si la Corriveau hante encore l’imaginaire, c’est parce qu’elle incarne la justice-spectacle. La paysanne condamnée par les Anglais, devenue sorcière dans les contes du XIXe siècle, notamment sous la plume de Philippe Aubert de Gaspé père.
Mais derrière le mythe, il y a une femme jugée sans véritable défense, dans un procès militaire où la présomption d’innocence n’existait pas.
Le gibet de fer, retrouvé deux siècles plus tard, raconte tant la peur qu’inspirait la transgression féminine que la brutalité d’un monde sans pitié.
Aujourd’hui, la cage de la Corriveau repose dans les réserves des Musées de la civilisation à Québec. Trop fragile pour être exposée, elle demeure une relique du cauchemar judiciaire d’un autre âge. Un rappel que, jadis, au pays, la peur et la justice marchaient main dans la main.
LA JUSTICE QUI FAIT PEUR
Pour comprendre l’objet, il faut se replacer dans le contexte d’un siècle où la justice se voulait spectaculaire et punitive. On ne cherchait pas seulement à punir, mais à inspirer la terreur. Quelques exemples glaçant de tortures d’alors :
La « question préparatoire » : Torture destinée à faire avouer. Les accusés avaient les jambes écrasées dans des brodequins – des coins de bois insérés et martelés entre les tibias.
La « question par l’eau » : On forçait l’accusé à avaler des litres d’eau pendant que son torse était comprimé par des courroies.
Le supplice de la roue : Réservé aux crimes graves, il visait à briser les os du condamné sur la place publique.
La flagellation publique : et, bien sûr, la potence complétaient ce sinistre arsenal.
Source : Martin Landry, historien, Journal de Montréal, cahier weekend, 1er novembre 2025, p52