Un pan de notre histoire : Neat Pitch, plan d’occupation militaire du Québec

Histoire

Les 18 et 19 avril 1972, des hauts gradés de l’armée canadienne se réunissent dans le plus grand secret à l’hôtel Laurentien à Montréal pour discuter d’un plan d’invasion et d’occupation du Québec advenant une situation insurrectionnelle.

Une soixantaine de militaires canadiens, dont huit généraux et quatorze colonels, assistent à cette simulation de conflit armé.

Dans ce wargame à la canadienne, on élabore un scénario se déroulant dans la province inventée de Regina et dans sa capitale, Queenstown.

« Malgré ces noms fictifs, il faut bien peu de temps, même au profane, pour constater que la géographie du territoire imaginaire ainsi que son contexte sociopolitique s’apparente fortement à la province de Québec », explique le journaliste Pierre Duchesne dans la biographie du premier ministre Jacques Parizeau.

Le matin du 18 avril, dans l’une des salles de réunion de l’hôtel montréalais. les hauts gradés assistent à un séminaire sur la contre-insurrection donné par deux militaires britanniques venus témoigner de leur expérience en Irlande du Nord.

En cas de « désordre sociaux », ces derniers préconisent une intervention « rapide et massive », l’apport de matériel lourd et l’utilisation de balles de caoutchouc face aux « civils récalcitrants ».

UN OFFICIER RÉVÈLE L’AFFAIRE

Dans l’assistance se trouve un jeune officier québécois, Joseph-René-Marcel Sauvé, révolté par l’exposé auquel il vient d’assister. Il décide de révéler le plan d’invasion Neat Pitch et de couler les documents.

Le capitaine Sauvé donne rendez-vous, dans le lobby de l’hôtel, à un collaborateur de Jacques Parizeau, à cette époque numéro deux du Parti Québécois.

En septembre 1972, Parizeau est déterminé à rendre public le plan de cette opération militaire », mais c’est René Lévesque, trouvant cela « trop gros », qui l’en empêche.

Ce n’est que deux ans plus tard, le 9 avril 1974 dans les pages du journal Le jour, et sous la plume de Gil Courtemanche, que l’histoire est enfin révélée.

On y apprend notamment que les militaires réunis à l’hôtel Laurentien ont tenté « de trouver des solutions nouvelles et efficaces aux problèmes que posent durent les périodes de crises la protection des notables (VIP), la surveillance des bâtiments et des lieux stratégiques » ou que, basée sur ces théories contre-insurrectionnelles, l’armée canadienne a répété des manœuvres militaires comme celles tenues en 1971 à Gagetown au Nouveau-Brunswick.

VOLONTÉ POLITIQUE, OPTIMISATION MILITAIRE

Dans le contexte sociopolitique de 1972, avec la montée du Parti Québécois et la grève générale de 200 000 employés des services publics lors du Front commun syndical, il est logique de voir dans le Neat Pitch une volonté militaire (et politique) de tenter d’être encore plus efficace que lors du déploiement armé pendant la crise d’Octobre 1970.

« Lors de son témoignage à la Commission Keable (1978), l’agent Robert Potvin de la section G du SSGRC décrit le document Neat Pitch comme un plan de contingentement dans l’éventualité de l’indépendance du Québec ».

Véritable lanceur d’alerte, l’officier Joseph-René-Marcel Sauvé a été poussé à la retraite par l’armée canadienne en 1976. Il est devenu membre du Parti Québécois et a travaillé dans le comté où se présentait René Lévesque.

Par la suite, le spécialiste en géopolitique s’est tourné vers l’enseignement au niveau collégial et a publié plusieurs ouvrages dont son plus célèbre, en 1994, Géopolitique et avenir du Québec.

Source : Jules Falardeau, Journal de Montréal, cahier weekend, 29 novembre 2025, p53


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