Un pan de notre histoire : Un carnet révèle la naissance de Molson

Histoire

Amusons-nous à nous imaginer dans l’atelier de Thomas Molson, puis à revisiter l’histoire de la brasserie la plus ancienne au Canada à travers la lunette d’un magnifique carnet de notes.

Sur une table en bois du département des archives du Musée McCord, on peut retrouver le carnet de notes de Thomas Molson. Ses pages, couvertes de schémas, de calculs et d’observations techniques, témoignent de l’obsession d’un homme convaincu qu’il parviendrait à brasser une bière si maîtrisée qu’elle surpasserait toutes celles de Montréal.

Ce document exceptionnel, issu des archives de la famille Molson, constitue la meilleure porte d’entrée pour comprendre comment la plus vieille brasserie encore en activité en Amérique du Nord a bâti sa réputation sur l’innovation, l’audace technique et une rigueur quasi scientifique.

THOMAS MOLSON, LE FILS INGÉNIEUR DU GOÛT

Deuxième fils de John Molson l’Ancien, Thomas naît à Montréal en 1791. Très jeune, il participe aux travaux de la brasserie familiale. En 1816, après un séjour en Angleterre où il épouse sa cousine, Martha Molson, il revient à Montréal pour prendre en charge la production de bière au sein de la société John Molson & Sons. Dès son retour, il consigne dans son carnet une affirmation qui résume toute son ambition :

On pourrait voir de la vantardise, mais c’est surtout l’expression d’un brasseur entièrement dévoué à perfectionner chaque étape du processus. Dans les pages du carnet, on retrouve dessins, alambics et idées neuves.

Thomas esquisse les composantes de la brasserie, les cuves, les chaudières, les conduits de refroidissement. Ses dessins révèlent sa fascination pour la mécanique du brassage, notamment la distillation, discipline qu’il explore avec minutie dès 1822.

Ces schémas témoignent de la passion d’un brasseur qui veut constamment comprendre, tester et améliorer ses processus. Dans les marges, il note les températures optimales de fermentation, les ratios orge-eau, les variations d’acidité, les effets du refroidissement rapide et ses essais sur la conservation du moût.

L’INNOVATION COMME HÉRITAGE FAMILIAL

Bref, si John Molson, le père, est l’entrepreneur visionnaire, Thomas en est l’ingénieur, l’homme de laboratoire.

Dès 1786, John Molson fonde sa brasserie au pied du courant, emplacement stratégique aujourd’hui situé près du pont Jacques-Cartier. Le site offre une eau souterraine de grande qualité et un accès privilégié aux céréales transportées par bateau.

Thomas, héritant de cet atelier idéal, en fait un terrain expérimental. Son carnet montre qu’il reconfigure les installations pour augmenter la capacité, améliorer la qualité et surtout uniformiser les brassins, un défi colossal avant l’arrivée de la vapeur et de la réfrigération.

LES PREMIERS JALONS D’UNE MODERNISATION

Les documents familiaux permettent d’identifier plusieurs innovations liées directement à Thomas, comme le contrôle de la fermentation. Ses notes révèlent une volonté de stabiliser les températures, clé d’une fermentation régulière.

On constate dans l’inventaire de 1816 que la brasserie possède déjà un alambic, mais Thomas pousse plus loin les expérimentations, notamment en distillation de whisky et dans le contrôle précis des arômes.

On découvre aussi qu’au début des années 1820, Thomas tente même d’exporter du whisky vers l’Angleterre, preuve qu’il croit à une production suffisamment uniforme pour traverser l’océan. Bref, ses séjours en Angleterre permettent à la famille de brasseurs d’importer du matériel plus performant pour leurs installations de Kingston et Montréal.

UNE ARME CONTRE LA CONCURRENCE

Au début du XIXe siècle, Montréal compte déjà plusieurs brasseurs, comme la Miles Williams, celle des frères Chapman ou de James Stevenson… Thomas les connaît tous, et il sait que, pour dominer le marché, il doit offrir une bière plus stable, plus claire et plus recherchée. Dans une note de l’hiver 1816, il affirme que sa bière est « de beaucoup supérieure » à celles de ses rivaux.

Son carnet lui sert de tableau de bord, il y compile les commentaires des clients, les variations de goût, la qualité des récoltes d’orge et la performance de chaque installation.

L’ÂGE D’OR DE LA BRASSERIE

De retour de Kingston en 1834, Thomas contribue à une période d’expansion marquée par d’importants sauts technologiques. Les archives montrent que les frères Thomas et William investissent continuellement dans les équipements et les bâtiments.

Thomas supervise la distillation, la brasserie et même une meunerie et une scierie à Port Hope, ce qui lui permet de contrôler la qualité des céréales de la récolte à la transformation.

À la fin du XIXe siècle, bien après sa mort, la brasserie adopte la vapeur, puis l’électricité en 1890, permettant enfin une production annuelle et uniforme. Ces avancées prolongent en quelque sorte l’esprit d’innovation que Thomas a inculqué.

CE QUE NOUS RÉVÈLE CE CARNET

À la lecture attentive de ce carnet, on découvre un homme obsédé par les procédés, peu attiré par la politique (contrairement à ses frères), exigeant envers ses employés et convaincu que la qualité représente un avantage stratégique.

Les historiens Alfred Dubuc et Gilles Laporte souligne à quel point Thomas façonne durablement la culture Molson, en faisant de l’entreprise un lieu où : « La technique, la précision et la qualité du produit priment sur tout. »

Aujourd’hui, Molson demeure l’un des plus grands brasseurs du pays. On oublie souvent que derrière ce géant mondial se cache une longue tradition. Ce petit carnet écrit de la main d’un homme méthodique, qui notait chaque détail d’un brassin comme s’il défendait un honneur familial, est un artéfact précieux pour nous aider à comprendre un morceau de notre passé.

Source : Martin Landry, historien, Journal de Montréal, cahier weekend, 6 décembre 2025, p52


Vous en pensez quoi ?