Un pan de notre histoire : La lutte contre le froid et l’entraide citoyenne

Histoire

Bien avant les îlots de chaleur pour personnes en situation d’itinérance, les Montréalais ouvraient littéralement leur porte aux inconnus les soirs d’hiver. Pour plusieurs, Noël rimait alors bien souvent avec survie et solidarité.

LE FROID, ENNEMI COMMUN

Cette dure réalité a fait naître la tradition du refuge citoyen. Vous connaissez ? Une habitude hospitalière spontanée où des familles ouvraient leur porte pour offrir un lit d’appoint ou simplement un coin près du poêle aux gens dans le besoin. Cette pratique, rarement racontée dans les récits officiels, ressort pourtant clairement dans les rapports annuels des communautés religieuses et dans plusieurs journaux, notamment dans La Patrie et le Montreal Daily Star. On y présente Montréal comme une ville dure, mais sa population comme étonnamment généreuse.

Montréal a la réputation d’une ville industrielle particulièrement rude en cette fin de XIXe siècle. La froideur des usines et des patrons, le manque de ressources des classes ouvrières et les maladies font partie du quotidien de la majorité des Montréalais.

Pourtant, lorsqu’arrivait Noël, une tout autre facette apparaissait, celle d’une population qui croyait profondément au devoir d’entraide. Selon les rapports du Bureau des Pauvres de Montréal, des centaines de familles ouvrières signalaient chaque hiver leur disponibilité à accueillir « un homme, dans le besoin », « un vieillard errant » ou « une femme sans logis ». Le vocabulaire est ancien, mais l’esprit est universel, personne ne devait mourir de froid, surtout la nuit de Noël.

Bien souvent, on offrait aux citoyens sans logis une petite banquette-lit, une simple planche installée près du poêle ou le long des murs où pouvaient dormir les invités improvisés.

Les familles les plus pauvres offraient simplement un petit coin au chaud près du poêle à charbon, quelquefois dans l’étable, ou dans une remise partiellement isolée. Les journaux de ce temps regorgent de témoignages anonymes, mais authentiques.

« À l’approche de Noël, plusieurs familles du faubourg Sainte-Marie ont ouvert leur logis aux malheureux, disant qu’on ne pouvait laisser un homme dehors par un froid pareil. » Montreal Daily Witness, 24 décembre 1895.

LES SŒURS GRISES

Il y avait certes une action citoyenne, mais les communautés religieuses jouaient aussi un rôle essentiel. Les Sœurs grises organisaient tous les mois de décembre une distribution spéciale de Noël pour les plus pauvres. On y donnait des chaussures, du pain, du charbon, des vêtements et parfois même des petits jouets fabriqués par les novices.

Selon les Rapports annuels de la Congrégation, il arrivait que des familles demandent aux Sœurs si elles pouvaient elles-mêmes adopter un pauvre pour la nuit de Noël.

LA SOUPE À UN SOU

Parmi les images les plus marquantes de cette époque, il y a celles des « soupes à un sou », distribuées notamment par les Sœurs de la Providence et par des œuvres laïques comme la St. Bridget’s Refuge. Un sou, ce n’était pas gratuit, mais c’était un prix symbolique pour éviter la stigmatisation. Durant la semaine de Noël, plusieurs établissements renonçaient même à ce sou.

JOE BEEF

Difficile de parler de cette époque sans évoquer Charles McKiernan, dit Joe Beef. Aubergiste du port de Montréal et personnage légendaire du XIXe siècle, sa taverne, rue de la Commune, servait à la fois de cantine, d’auberge, de dispensaire et, parfois, de refuge de Noël. Il nourrissait gratuitement les pauvres qui se présentaient dans sa taverne, quelque soit soient leur origine, leur religion ou leur couleur. « Il ne refusait jamais un repas à une personne indigente. » Journal La Patrie

On indique dans plusieurs rapports du Montreal Sailor’s Aid Society que McKiernan gardait ses portes ouvertes plus tard durant la période des Fêtes, anticipant l’arrivée de marins ou d’ouvriers isolés.

Plusieurs historiens, dont Brian Young, rappellent que Joe Beef incarnait un type d’entraide urbaine aujourd’hui disparu. Une charité informelle, spontanée, sans bureaucratie.

REFUGES IMPROVISÉS

Avant la création des haltes-chaleur, de nombreuses organisations improvisaient de solutions pour l’hiver. L’Hospice Saint-Charles (anciennement l’Accueil Bonneau) était souvent transformé en dortoir collectif quand il y avait de grandes nuits froides.

De nombreuses maisons de charité paroissiales étalaient au sol des matelas et les gens se réchauffaient près du poêle de la sacristie.

Plusieurs brasseries et tavernes laissaient leurs portes ouvertes plus longtemps durant la nuit de Noël.

On mettait sur pied des patrouilles nocturnes de citoyens. Ces patrouilles étaient souvent constituées de petits groupes d’hommes, souvent des ouvriers qui parcouraient les rues du Mile-End, du faubourg Québec et du Vieux-Port pour repérer les personnes en détresse. Ces gens étaient accompagnés soit chez eux, soit dans une église, soit dans un refuge temporaire.

LEÇON DU PASSÉ

Le Montréal de 1880 à 1920 n’était pas une ville idyllique, vraiment pas. La pauvreté est extrême, la maladie est partout, les logements sont souvent insalubres et les inégalités accablent la majorité des citoyens.

Pourtant, dans cet environnement difficile, des milliers de Montréalais, souvent eux-mêmes vraiment pauvres, sont déterminés à ne pas laisser le froid condamner à mort les plus fragiles.

Le Montréal d’hier nous rappelle que, face au froid de l’hiver, la solidarité demeure notre plus grande force. Peut-être qu’à quelques jours de Noël, on a là une belle inspiration à tirer du passé.

Source : Martin Landry, Historien, Journal de Montréal, cahier weekend, 20 décembre 2025, p58


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