René Lévesque, témoin de l’horreur nazie

Histoire

En fin de semaine dernière, l’historien Martin Landry publiait dans les pages du Journal de Montréal, l’histoire de René Lévesque (mon héro), qui a été témoin de l’horreur du camps de concentration de Dachau, en avril 1945. Je vous propose ce récit.

***

Avril 1945. L’armée américaine progresse en Allemagne et découvre l’horreur des camps nazis. Parmi les témoins qui accompagnent les troupes alliées se trouve un jeune journaliste québécois. Il s’appelle René Lévesque.

Bien avant de devenir l’un des politiciens les plus marquants de l’histoire du Québec, Lévesque couvre la guerre pour les services d’information de l’armée américaine.

À l’automne 1943, René Lévesque a 21 ans. La guerre qu’il raconte à ses auditeurs de la station CBV, à Québec, le rattrape doucement. Le jeune Lévesque rêve de traverser l’Atlantique pour s’approcher du conflit mondial avec un microphone.

Il affirmera plus tard avoir été parmi les premiers à pénétrer dans le camp de concentration de Dachau, tout juste libéré.

ARMÉE AMÉRICAINE

Dès janvier 1944, il tente à plusieurs reprises de convaincre la direction de Radio-Canada de l’envoyer outre-mer comme correspondant de guerre. La réponse tarde à venir… et le temps presse.

Pendant ce temps, les États-Unis se préparent à l’offensive décisive contre l’Allemagne nazie.

Le Bureau d’information de guerre américain recrute des centaines de journalistes pour renforcer ses services d’information en prévision du débarquement. René Lévesque, parfaitement bilingue, saisit l’occasion, obtient une entrevue, qui s’avère concluante. En mai 1944, le jeune reporter quitte Montréal pour l’Angleterre.

À Londres, Lévesque se joint au bureau francophone de Voice of America, une radio américaine qui diffuse en plusieurs langues des informations et des messages de propagande vers les populations des pays occupés.

Une fois le débarquement de Normandie réussi en juin 1944, le jeune Lévesque brûle d’impatience de quitter les studios londoniens pour suivre les troupes sur le terrain. Il devra pourtant attendre plusieurs mois avant de voir le front de près.

En février 1945, il accompagne finalement l’avancée des troupes alliées sur le continent européen.

Micro à la main et carnet de notes en poche, il décrit les combats et la progression des armées dans ses reportages diffusés à la radio et publiées dans divers périodiques.

Son périple le mène de Paris jusqu’en Alsace, puis vers l’Allemagne du Sud. Là, en avril, aux abords de Munich, il est confronté à l’une des réalités les plus sombres de la guerre, la découverte du camp de concentration de Dachau. Une vision d’horreur qui ne le quittera jamais.

DACHAU

Situé au nord-ouest de Munich, le camp de Dachau est ouvert dès 1933, quelques semaines après l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Il servira de modèle pour plusieurs autres installations du Reich.

À Partir de 1942, des médecins SS réalisent au camp de Dachau des expérimentations médicales cruelles sur les prisonniers.

Le 29 avril 1945, des unités de l’armée américaine franchissent les portes du camp. À l’intérieur, les soldats découvrent près de 30 000 détenus, la plupart dans un état de dénutrition extrême.

Les images filmées ce jour-là par les militaires américains révèlent la souffrance extrême des prisonniers, la famine, la maladie et la mort.

Au moment de la libération, une épidémie de typhus ravage les prisonniers.

Malgré la réquisition des habitants des villages voisins pour procéder aux enterrements, plusieurs corps restent toujours sans sépultures. Selon le mémorial KZ-Gedenkstätte Dachau, 41 500 personnes ont trouvé la mort à Dachau et dans ses camps satellites entre 1933 et 1945.

« L’HORREUR ABSOLUS »

Le 8 mai 1985, à L’Assemblée nationale du Québec, René Lévesque prend la parole pour souligner le 40e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le premier ministre évoque l’Europe en ruines et les scènes hallucinantes auxquelles il a été confronté comme correspondant rattaché aux forces américaines.

Lévesque dira plus tard avoir aperçu, au détour d’un bois, le bras droit d’Hitler. Hermann Göring. Mais surtout, il évoque le choc absolu de sa vie à son arrivée au camp de concentration de Dachau.

Il se souvient d’un caméraman qui, en filmant les cadavres empilés et les survivants squelettiques, fut pris de nausées et dut détourner la tête pour vomir.

Des images tournées ces jours-là par les opérateurs de la VIIe armée américaine feront d’ailleurs le tour du monde et deviendront l’un des témoignages visuels les plus marquants des crimes nazis.

Pour Lévesque, ce moment marque une fracture intime. « C’était l’horreur absolue », dira-t-il en substance, décrivant un univers où l’odeur de mort, les wagons remplis de corps et les prisonniers faméliques rendaient soudain très concrète l’ampleur du système concentrationnaire.

DOUTES

Mais avec le temps, certains ont soulevé une question : était-il réellement présent à Dachau dans les premières heures suivant la libération du camp ?

Le camp est libéré le 29 avril 1945 par les troupes américaines. Dans les premières heures, l’accès au site est strictement contrôlé. On n’y retrouve qu’une poignée de soldats, de médecins militaires, de photographes et quelques correspondants de guerre chargés de documenter la scène.

Or, le nom du jeune Lévesque ne figure pas dans certains registres de correspondants civils présents immédiatement après la prise du camp. Ce détail a alimenté, chez quelques chercheurs, un doute sur sa présence au sein du tout premier groupe entré à Dachau.

Mais cette absence de registre ne règle pas nécessairement la question. Contrairement à plusieurs reporters occidentaux, Lévesque ne se trouve pas en Allemagne comme simple journaliste. Il sert au sein des services d’information de l’armée américaine, rattachés aux unités de guerre psychologique et d’information. Sa mission consiste à produire des reportages destinés au public francophone et à la propagande alliée.

Dans ce contexte militaire, son passage peut très bien ne pas apparaître dans les listes réservées aux correspondants civils. Bref, pour ceux qui sont entrés à Dachau dans les heures ou les jours suivant la Libération, l’ordre exact d’arrivée importe finalement moins que le choc devant ce qu’ils y ont trouvé.

Les images tournées à Dachau et dans d’autres camps, que les Alliés obligeront parfois les civils allemands des villages voisins à venir voir, seront utilisés comme preuves au procès de Nuremberg.

Bien des années plus tard, l’ancien correspondant de guerre devenu premier ministre parlera encore de ces lieux où, dira-t-il, l’humanité semblait avoir franchi une frontière dont elle ne reviendrait jamais tout à fait.

Lorsque René Lévesque rentre au pays à l’automne 1945, il n’est plus le même homme. Il a vu ce que l’humanité peut produire de pire.

De cette traversée de l’Europe en guerre, il gardera une conviction tenace : que même les sociétés les plus civilisées ne sont jamais à l’abri de la barbarie. Il suffit que les repères s’effondrent pour que tout bascule.

C’est peut-être là, dans l’ombre de Dachau, que se forge une part de sa pensée politique. Le nationalisme, croyait-il, devait rester une force d’émancipation, jamais un prétexte à l’aveuglement.



En savoir plus sur Le blogue de Normand Nantel

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Vous en pensez quoi ?