Bienvenue dans mon univers ! Vous êtes ici chez vous.
Histoire
Article de Martin Landry, historien, paru dans le Journal de Montréal, des 28 et 29 mars 2026.
***
À l’heure du retour à la maison, le 29 août 1907, le chantier du pont de Québec bascule dans l’horreur. En moins de 15 secondes, une partie entière de la structure s’effondre dans le fleuve Saint-Laurent. Des dizaines d’ouvriers sont précipités dans le vide, ensevelis sous des tonnes d’acier.

Bilan : 76 morts, dont 33 travailleurs mohawks de Kahnawake. Reconnus pour leur expertise dans le montage d’acier en hauteur, ils étaient nombreux à œuvrer sur ce chantier.
En 1907, les conditions de travail sont rudimentaires. Les ouvriers travaillent en hauteur sans les équipements de sécurité que l’on considère aujourd’hui comme essentiels. Il n’est pas rare non plus que des travailleurs très jeunes soient employés sur ce type de chantier, une réalité courante à l’époque.
À ce moment, le projet est pourtant perçu comme un fleuron du génie civil. Le pont doit devenir le plus long cantilever au monde et permettre enfin de relier Québec à sa rive sud de façon permanente, une infrastructure stratégique pour le développement ferroviaire du pays.
Mais derrière l’ambition, une faille majeure s’est glissée.
L’ERREUR MEURTRIÈRE
L’enquête menée après la catastrophe est sans équivoque, la structure était trop lourde. Les calculs ayant servi à concevoir le pont ont sous-estimé le poids réel de l’acier. Certaines pièces se sont progressivement déformées sous la charge avant de céder.
Pourtant, les signes avant-coureurs existaient. Sur le chantier, des anomalies avaient été signalées : des poutres se déformaient, la structure réagissait de manière inhabituelle. Malgré ces avertissements, les travaux se poursuivent.

Le projet est relancé. Mais le 11 septembre 1916, lors de l’installation de la travée centrale, un nouvel accident survient.
Alors qu’une foule estimée à plus de 100 000 personnes s’est rassemblée sur les rives du Saint-Laurent pour assister à l’opération, la structure cède et chute dans le fleuve. Treize travailleurs y perdent la vie.
Le pont sera finalement achevé en 1917, après près de deux décennies de travaux marqués par deux catastrophes majeures.
Avec le temps, le pont de Québec est devenu un symbole de la capitale nationale. Il incarne à la fois un exploit technique et un rappel des risques associés aux grands projets d’ingénierie.
MÉMOIRE VIVANTE
Les ingénieurs canadiens portent d’ailleurs une bague bien particulière à l’auriculaire : l’anneau de fer, ou Iron Ring. Ce symbole rappelle l’engagement envers la profession et la responsabilité qui accompagne chaque décision technique.
Une croyance tenace veut que les premiers anneaux aient été fabriqués à partir de l’acier du pont de Québec, en mémoire des effondrements.
En réalité, cette version relève du mythe, aucune source ne permet d’établir un lien matériel entre les bagues et les débris du pont.
Aujourd’hui encore, le pont de Québec est en service et demeure le pont cantilever à la plus longue portée libre au monde.
Son histoire rappelle que les grandes infrastructures reposent sur des choix humains.
Derrière chaque structure se trouvent des calculs, des décisions et des responsabilités.
Le Québec en a connu d’autres. En 1951, l’effondrement du pont Duplessis à Trois-Rivières cause la mort de quatre personnes. Plus récemment, en 2006, l’effondrement du viaduc de la Concorde, à Laval, fait cinq victimes.
MAUVAISE ÉVALUATION DES CHARGES
Le pont de Québec s’est effondré à deux reprises durant sa construction, en 1907 et en 1916, causant au total 89 morts. L’enquête conclura à de graves erreurs de conception liées à une mauvaise évaluation des charges, sous la responsabilité de l’ingénieur Theodore Cooper.
L’histoire du pont de Québec n’invite pas à rejeter la construction de grands ouvrages. Elle rappelle plutôt qu’en matière d’infrastructures, une erreur de calcul ne reste jamais théorique bien longtemps.
Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.