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Histoire
AU QUEBEC, IL Y A DES PLATS QU’ON NE RETROUVE PRATIQUEMENT NULLE PART AILLEURS
Cet été, je vous propose donc un petit « road trip » gastronomique. On pourrait aller manger des plottes en Mauricie, de la barbotte à Sorel et pourquoi pas un pot-en-pot dans les îles…
PREMIER ARRÊT : SOREL

Prenez la route de Sorel et demandez une gibelotte. Si vous n’êtes pas du coin, vous risquez de vous demander ce qui vient d’arriver dans votre assiette. Une énorme soupe-repas remplie de pommes de terre, de légumes et surtout de poissons du lac Saint-Pierre, traditionnellement de la barbotte.
La gibelotte des îles de Sorel se mange depuis maintenant plus de 100 ans. Son histoire remonte aux années 1920, sur l’île d’Embarras, dans la famille Beauchemin.
À l’origine, pas de barbotte, la recette aurait plutôt été préparée avec du lard salé, des pommes de terre et de la sauvagine (canard et autres oiseaux aquatiques sauvages). Puis elle évolue et les poissons du lac Saint-Pierre font leur entrée dans le chaudron.
Il faut se replacer dans le Québec de l’époque. Le réfrigérateur est encore loin d’être présent dans toutes les cuisines. Durant l’hiver, on mange beaucoup de viandes conservées dans le sel.
Alors, lorsque le printemps arrive et qu’on peut enfin manger du poisson fraîchement sorti du lac, le menu prend soudainement un peu de couleur. Barbotte, perchaude et autres poissons locaux se retrouvent ainsi dans la marmite.
Et pour obtenir la recette exacte ? Bonne chance !
À Sorel, les familles et les restaurants ont développé leurs propres versions et les petits secrets de préparation se transmettent jalousement. La gibelotte est devenue tellement associée à la région qu’en 1978, on lui a même consacré un festival.
Un plat assez célèbre pour avoir son propre festival, mais dont personne ne semble vouloir révéler complètement la recette.
Voilà peut-être le véritable secret de la gibelotte.
DEUXIÈME ARRÊT : LA MAURICIE
Quittons Sorel et remontons vers l’ouest de la Mauricie. Question très sérieuse : avez-vous déjà mangé des plottes ? Oui, vous avez bien lu.

Et avant que votre imagination ne s’emballe, précisons qu’il s’agit d’un plat traditionnel. Autour de Maskinongé, les plottes, aussi appelées pelotesou, plus pudiquement, poutines à la viande, font partie du patrimoine culinaire de plusieurs familles.
Imaginez une sorte de gros ravioli québécois, une boule de pâte farcie de viande hachée que l’on fait mijoter dans un bouillon. Traditionnellement, les plottes prennent place dans les grandes tablées des Fêtes, aux côtés de la dinde, du ragoût de boulettes, des pommes de terre et des atocas.
Mais comment les plottes sont-elles arrivées en Mauricie ? Il faut regarder du côté de l’Acadie. La tradition est particulièrement présente dans les secteurs de la MRC de Maskinongé marqués par une forte colonisation acadienne. La recette est apparentée aux poutines à la viande acadiennes et s’est transformée au fil des générations pour devenir une spécialité locale.
Comme quoi les populations ne voyagent jamais seules, elles apportent leurs chansons, leurs expressions… et leurs recettes.
Quant au nom plotte, disons simplement qu’il a plutôt bien résisté au passage du temps. Certains préfèrent néanmoins parler de pelotes ou de poutines à la viande.
Probablement plus facile à annoncer lorsque la belle-famille arrive pour Noël.
TROISIÈME ARRÊT : LA GASPÉSIE
Continuons vers l’est. En Gaspésie et dans la Bas-Saint-Laurent, un autre plat peut provoquer une discussion avant même qu’on y ait planté sa fourchette.

Le cipâte. Ou est-ce le cipaille ? Six-pâtes ? Ou même six-pailles ?
On retrouve toutes ces formes. Le plat consiste généralement en plusieurs couches de viande ou de gibier, de pommes de terre et de pâte, auxquelles on ajoute du bouillon avant de laisser cuire le tout très longtemps.
C’est le genre de repas qui n’a manifestement pas été inventé à l’époque où on comptait les calories. Mais le plus savoureux est peut-être son nom. Les formes cipaille et cipâte seraient issues de l’expression anglaise sea-pie, qui désignait un pâté connu dans le monde britannique. En passant d’une langue à l’autre, et d’une génération à l’autre, sea-pie serait ainsi devenu cipaille, puis cipâte.
Et quelque part en chemin est apparue l’explication des « six pâtes » : le plat aurait porté ce nom parce qu’il comportait plusieurs étages de pâte. Belle histoire. Mais il s’agit vraisemblablement d’une étymologie reconstruite après coup.
Dans l’est du Québec, la recette s’est surtout adaptée à ce que le territoire pouvait offrir. Le gibier remplace ou accompagne les viandes domestiques : lièvre, perdrix, chevreuil ou orignal, selon les familles et les disponibilités.
Dans les Plateaux de la Matapédia, où plusieurs familles sont d’origine acadienne, le cipâte s’est transmis de génération en génération. Demandez maintenant à trois familles gaspésiennes laquelle possède la véritable recette.
Puis reculez de quelques pas et écoutez, vous aurez droit à tout un spectacle.
DERNIER ARRÊT : LES ÎLES-DE-LA-MADELEINE
Bienvenue aux Îles, où l’on vous servira peut-être un pot-en-pot. Encore une fois, le nom intrigue.

Le pot-en-pot est une sorte de pâté généreux préparé avec les ressources disponibles aux Îles.
Il en existe différentes versions avec du poisson ou des fruits de mer : éperlan, anguille, pétoncles et, dans les versions aujourd’hui les plus connues, homard, crevettes et autres fruits de mer. Le tout est accompagné notamment de pommes de terre et recouvert de pâte.
Aux Îles, c’est du sérieux. Le pot-en-pot occupe un peu la place que tient la tourtière ailleurs au Québec. Chaque famille peut avoir sa recette, ses préférences et, évidemment, la conviction que celle de sa mère ou de sa grand-mère était meilleures que toutes les autres.
Une Madelinienne a d’ailleurs contribué à rendre le plat particulièrement célèbre : Tante Yvonne. Sa version du pot-en-pot aux fruits de mer est devenue si réputée que le ministère de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation lui a décerné un prix en 1983.
Mais le pot-en-pot n’est pas une invention destinée aux touristes. Il appartient depuis longtemps à la cuisine familiale des Îles. On en trouve des variantes aux pétoncles, aux éperlans, à l’anguille et même au loup-marin.
Les recueils de cuisines locales nous font d’ailleurs découvrir tout un univers aujourd’hui méconnu de casserole de loup-marin, de bouilli à la viande salée, ou de hareng fumé… Une cuisine qui met en valeur les ressources extraordinaires de ce petit archipel posé au milieu du golfe du Saint-Laurent.
LE QUÉBEC DANS UNE ASSIETTE
De la gibelotte au pot-en-pot, ces recettes de chez-nous nous font découvrir notre beau Québec. Et notre voyage pourrait continuer longtemps. On pourrait remonter vers le Saguenay-Lac-Saint-Jean pour goûter une soupe aux gourganes, partir sur les traces des marins avec un chiard de goélette, comparer les tartes à la farlouche de l’Abitibi à celles du Bas-Saint-Laurent, ou essayer de comprendre pourquoi diable nos ancêtres ont baptisé des morceaux de lard frit des « oreilles de crisse ».
Et si vous voulez vraiment déclencher une chicane de famille, demandez simplement à un Montréalais et à un Jeannois ce qu’est une tourtière.
Vous verrez, la discussion risque de durer plus longtemps que le repas.
Source : Martin Landry, historien, Journal de Montréal, 22-23 août 2026, p60
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