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Réflexion
Tout le monde a été plongé dans l’horreur, lundi dernier, 22 juin, à Montréal dans le quartier Côte-des-Neiges. En furetant sur Facebook, je suis tombé sur le merveilleux texte de Lucie. Est-ce un nom fictif, une vraie personne, ou le texte a été inventé pour l’occasion ? Je ne sais pas. Mais il provoque une réflexion profonde. C’est ce que je vous partage aujourd’hui.
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Je m’appelle Lucie, j’ai 57 ans, pis je travaille dans une petite boulangerie à Côte-des-Neiges. Pas une boulangerie fancy avec des croissants à 8 $, des murs en béton poli pis des cafés avec des feuilles dessinées dans la mousse.
Une vraie petite boulangerie. Celle où les madames achètent leur pain tranché. Où les étudiants prennent un café trop vite avant le métro. Où les travailleurs de chantier entrent avec de la poussière sur les bottes. Où les vieux messieurs restent un peu plus longtemps que nécessaire parce que chez eux, c’est silencieux.
Mardi matin, le 23 juin, je suis arrivée plus tôt que d’habitude. Il faisait beau. Trop beau pour le lendemain d’une journée pareille.
La veille, le quartier avait figé. Sirènes. Rues barrées. Messages aux familles. Téléphones qui vibrent. Rideaux entrouverts. Clients qui n’arrivaient pas. Employés qui demandaient s’ils devaient rentrer ou rester chez eux.
Une fusillade.
Un policier mort.
Un citoyen mort.
Un autre policier blessé.
Des familles brisées.
Un quartier qui ne respirait plus pareil. Moi, je n’étais pas sur la scène. Je n’ai rien vu de près. Pis honnêtement, je ne veux pas voir les vidéos. On n’a pas besoin de tout voir pour comprendre que c’est grave. Des fois, respecter les morts, c’est aussi refuser de transformer leur dernière minute en contenu.
À 6 h 15, j’ai sorti les baguettes du four. D’habitude, cette odeur-là me rassure. Le pain chaud, c’est simple. C’est vivant. C’est le matin qui commence. Mais ce matin-là, même le pain chaud avait l’air de marcher sur la pointe des pieds.
La première cliente est entrée à 6 h 42. Madame Cohen. Elle habite le quartier depuis plus longtemps que moi. Toujours bien mise. Toujours un sac réutilisable plié dans son sac. Toujours deux pains, pas un. Un pour elle. Un pour sa voisine.
Elle a fermé la porte derrière elle doucement, comme si elle entrait dans une chambre d’hôpital. Elle m’a regardée pis elle a dit :
« Lucie… c’est arrivé tellement proche. »
J’ai juste répondu :
« Je sais. »
Parce qu’il y a des matins où les grandes phrases ne servent à rien. Elle a pris ses pains. Ses mains tremblaient un peu. Je lui ai demandé si elle voulait un café. Elle a dit non. Puis elle a dit oui. Elle s’est assise près de la fenêtre. Pas longtemps. Juste assez pour boire trois gorgées pis regarder dehors.
La rue était normale, mais pas normale. Les autobus passaient. Les gens marchaient. Les commerces ouvraient. Mais tout le monde avait ce petit ralentissement dans le corps. Comme quand tu passes devant une maison qui a brûlé. Tu regardes sans vouloir regarder.
Vers 8 h, un policier est entré. Pas pour acheter beaucoup. Juste un café noir. Il avait les yeux rouges. Pas besoin d’être proche de lui pour comprendre qu’il n’avait pas dormi.
Il a sorti sa carte. Je lui ai dit :
« Laissez faire. C’est correct. »
Il a secoué la tête.
« Non, madame. Je vais payer. »
Je lui ai répondu :
« Aujourd’hui, je ne vous demande pas la permission. »
Il m’a regardée. Une seconde. Puis il a baissé les yeux. Pas un grand moment de cinéma. Pas de musique. Pas de discours. Juste un homme en uniforme, avec un café chaud dans les mains, qui avait l’air d’avoir perdu quelqu’un. Avant de sortir, il a dit :
« Merci. »
Pas fort. Mais assez pour que ça reste dans la boulangerie après son départ.
À 9 h, mon employé, Kevin, est arrivé. 23 ans. Casquette à l’envers. Toujours une blague dans la bouche. Pas ce matin.
Il a mis son tablier en silence. Après dix minutes, il m’a demandé :
« Lucie, tu penses-tu que le monde devient fou ? »
J’ai continué à placer les muffins. Je ne savais pas quoi répondre. Parce que moi aussi, je me pose la question des fois. Quand une personne prend sa haine, sa solitude, ses idées croche, pis décide de les lancer sur des inconnus dans une rue ordinaire, c’est pas juste une nouvelle. C’est une fissure dans le sentiment de sécurité de tout le monde.
Kevin a ajouté :
« Mon petit frère prend le bus là. Des fois il passe proche. »
Voilà ! C’est ça, une tragédie de quartier. Tout le monde se met à calculer. Ma fille aurait pu être là. Mon frère aurait pu passer. Mon père va à cette pharmacie. Ma blonde prend ce chemin. Mon enfant attend l’autobus pas loin.
Le drame n’a plus l’air loin. Il entre dans ton horaire.
À midi, il y avait plus de monde que je pensais. Pas parce que les gens avaient faim. Parce qu’ils voulaient sortir un peu. Voir des visages. Entendre une cloche de porte. Se prouver que le quartier tenait encore debout.
Un monsieur a acheté six chocolatines. Il m’a dit :
« Je vais les porter au poste. Je sais pas quoi faire d’autre. »
Je lui ai mis deux muffins de plus dans le sac. Il m’a regardée. J’ai dit :
« Pour ceux qui n’ont pas mangé. »
Il a hoché la tête.
Des fois, dans les journées trop grandes pour nous, on fait des petits gestes parce que c’est tout ce qu’on a. Un café. Un pain. Une porte tenue ouverte. Un message envoyé. Une main sur une épaule. Un silence respectueux. Ça ne ramène personne. Mais ça empêche le froid de gagner toute la place.
En après-midi, une jeune mère est entrée avec son garçon. Il devait avoir 6 ans. Il a pointé les biscuits en forme d’étoile. Sa mère lui a dit :
« Choisis-en un. »
Le petit a demandé :
« Pourquoi il y a autant de policiers dehors? »
Sa mère a figé. Je l’ai vue chercher les mots.
Comment on explique à un enfant que parfois, même les adultes n’arrivent pas à protéger le monde comme ils voudraient?
Elle a fini par dire :
« Parce qu’hier, il y a eu quelque chose de très triste. Pis aujourd’hui, ils prennent soin du quartier. »
Le petit a réfléchi. Puis il a pris deux biscuits. Il en a gardé un dans sa main, pis il a dit :
« Celui-là, c’est pour un policier. »
Je vous le dis, j’ai dû me tourner vers la machine à café. Parce que des fois, un enfant comprend mieux que nous autres ce qu’il faut faire avec la peine. Il ne l’analyse pas. Il offre un biscuit.
Le soir, avant de fermer, je suis sortie deux minutes devant la boulangerie. Le soleil descendait sur Côte-des-Neiges. Les vitrines reflétaient la lumière. Les gens marchaient plus lentement.
Un autobus a freiné. Quelqu’un riait au loin, presque gêné de rire. La vie revenait. Pas comme avant. Mais elle revenait.
C’est ça qui est étrange avec une ville. Elle peut être blessée le matin, pis continuer à faire du café l’après-midi.
Elle peut pleurer un policier, un citoyen, des familles, pis quand même ouvrir les commerces, nourrir les enfants, conduire les autobus, ramasser les poubelles, servir du pain. Pas parce qu’elle oublie. Parce qu’elle refuse de laisser la peur devenir propriétaire des rues. J’ai barré la porte de la boulangerie plus tard que prévu.
Sur le comptoir, il restait un sac avec deux muffins. Je l’avais gardé pour un policier qui passerait peut-être. Ou pour n’importe qui qui aurait besoin d’un peu de douceur. Je ne sais pas.
Je suis rentrée chez moi avec l’odeur du pain dans mon manteau pis le cœur lourd. Pis je me suis dit qu’au Québec, le 23 juin, on parlait beaucoup de drapeaux, de chansons, de fête nationale, d’identité. Mais ce jour-là, à Côte-des-Neiges, l’identité du Québec, je l’ai vue ailleurs.
Je l’ai vue dans une vieille dame qui tremble mais qui sort quand même chercher du pain pour sa voisine. Je l’ai vue dans un policier fatigué qui dit merci pour un café. Je l’ai vue dans un jeune employé qui s’inquiète pour son petit frère. Je l’ai vue dans un enfant qui veut donner un biscuit. Je l’ai vue dans un quartier blessé qui ne se referme pas complètement.
Parce qu’une société, ce n’est pas seulement ce qu’elle chante quand tout va bien. C’est ce qu’elle protège quand tout va mal.
Pis aujourd’hui, moi, j’espère juste qu’on va protéger les vivants sans oublier les morts. Avec moins de vidéos partagées. Moins de commentaires sales. Moins de haine lancée vite. Pis plus de présence. Plus de douceur. Plus de monde qui regardent leur voisin pis qui disent, même sans grands mots :
« T’es pas tout seul. »
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