Un pan de notre histoire : la nuit ou est né Gens du pays

Histoire

LE 24 JUIN, UN MOMENT HISTORIQUE SE DESSINE SANS QUE PERSONNE N’EN MESURE LA PORTÉE

Le 24 juin 1975, le Québec vibre au rythme de ses aspirations nationales. Malgré une météo peu clémente, une foule record converge vers le mont Royal pour célébrer la Saint-Jean-Baptiste. Entre les prestations de Gilles Vigneault, Louise Forestier et Yvon Deschamps, un moment historique se dessine sans que personne n’en mesure encore la portée : la naissance de Gens du pays, une chanson appelée à devenir l’hymne officieux de tout un peuple.

LA FÊTE À LA MONTAGNE

Plus d’un million de spectateurs se sont donné rendez-vous du 20 au 24 juin pour célébrer la Saint-Jean-Baptiste.

Le 24 juin, le mont Royal est devenu le plus bel amphithéâtre à ciel ouvert de notre histoire. Tous essayaient de s’approcher de la magnifique scène érigée aux abords du lac aux Castors.

Nous sommes au milieu des années 1970. René Lévesque n’est pas encore au pouvoir, mais partout où il passe, il invite les Québécois à rêver plus grand : celui d’un peuple suffisamment maître de son destin pour siéger parmi les nations du monde.

Depuis toujours, la Saint-Jean-Baptiste est la fête des Canadiens français. Processions religieuses, défilés patriotiques et petits Saint-Jean-Baptiste costumés ont longtemps dominé les célébrations.  Le vent du changement souffle sur cette Saint-Jean qui attire des Montréalais de toutes origines. Finies les célébrations figées dans le passé ; l’heure est à la laïcité, aux artistes, à la langue et à la culture d’ici.

Dans le contexte de l’Année internationale de la femme décrétée par l’ONU, c’est Lise Payette qui hérite de la mission de réinventer la fête.

Mais personne ne se doute alors que la soirée du 24 juin donnera naissance à l’une des chansons les plus célèbres de notre histoire. Quelques jours avant le spectacle, l’humoriste Yvon Deschamps lance une idée à la blague. Pourquoi ne pas créer une chanson d’anniversaire pour les Québécois ? Après tout, on célèbre bien l’anniversaire d’un peuple.

CHANTER À L’UNISSON

L’idée fait son chemin jusqu’à Gilles Vigneault. Le poète de Natashquan se met à écrire. Quelques paroles. Une mélodie simple. Rien qui ne laisse présager que la chanson traversera les générations.

Lorsque Vigneault monte sur scène avec Louise Forestier et Yvon Deschamps pour interpréter Gens du pays pour la toute première fois, personne ne sait qu’il vient d’offrir au Québec son hymne officieux.

Aujourd’hui encore, il est difficile de trouver un anniversaire où quelqu’un ne lance pas spontanément le célèbre refrain : « Mon cher… c’est à ton tour de te laisser parler d’amour ».

Peu de chansons peuvent se vanter d’avoir quitté leur auteur pour appartenir à tout un peuple. Mais la magie de cette Saint-Jean ne s’arrête pas là.

Les témoignages de l’époque racontent une foule compacte qui chante à l’unisson. Des milliers de voix qui reprennent les refrains sans qu’aucun écran géant ni téléphone intelligent ne soit nécessaire pour coordonner le tout.

Puis survient un autre moment marquant. Ginette Reno interprète Un peu plus haut, un peu plus loin. Sa voix puissante résonne sur la montagne. Plusieurs observateurs affirmeront plus tard qu’elle a littéralement fait vibrer le mont Royal.

SYMBOLES PUISSANTS

Les images d’archives montrent des spectateurs émus, parfois en larmes. Pour beaucoup, la Saint-Jean de 1975 constitue le moment où la fête cesse définitivement d’être seulement une tradition héritée du passé.

Deux ans plus tard, le gouvernement du Parti québécois fera officiellement du 24 juin la Fête nationale du Québec.

L’année suivante, le mythique spectacle 1 fois 5 réunira Robert Cgarlebois, Gilles Vigneault, Jean-Pierre Ferland, Claude Léveillée et Yvon Deschamps devant une foule record. Mais plusieurs historiens de la culture québécoise considèrent aujourd’hui que les bases de ce moment historique ont été posées durant l’extraordinaire Saint-Jean de 1975.

Cinquante ans plus tard, alors que la fête nationale s’apprête une fois de plus à rassembler les Québécois, il vaut la peine de se souvenir qu’une simple chanson écrite pour un spectacle est devenue l’un des symboles les plus puissants de notre identité collective.

Et si, dans quelques jours, vous vous surprenez à chanter Gens du pays autour d’un feu ou devant une scène, souvenez-vous que tout a commencé un soir de juin 1975, sur les pentes du mont Royal, lorsqu’un peuple s’est mis à chanter d’une seule voix.

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Source : Martin Landry, historien, Journal de Montréal, 20 juin 2026, p58


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