Une touchante histoire

Histoire vécue

ELLE RETROUVE CELUI QUI A DÉSOBÉI POUR LA SAUVER

Est-ce que des bonnes nouvelles existent dans ce monde bouleversé par toutes choses négatives ? Bien sûr ! Une belle et touchante histoire vécue que le Journal de Montréal rapportait à la une de son édition de lundi dernier, 29 juin. Si vous n’avez pu la découvrir, la voici dans son intégralité, sous la plume de Frédérique Giguère.

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SYNOPSIS

Le froid mord les joues des Montréalais ce 24 décembre 1976. Une fine neige tombée la veille recouvre les rues du quartier Saint-Henri. La ville se prépare aux célébrations de Noël.

Cinq mois après les Jeux olympiques de Montréal, les dépassements de coûts continuent de faire les manchettes. Un mois plus tôt, l’élection historique de René Lévesque a secoué le visage politique québécois.

À 19h34, l’agent Michel Dubois reçoit un appel qui marquera sa vie à jamais.

Le policier, âgé alors d’une trentaine d’années, se rend sur la rue Beaudoin. Avant d’entrer, il remarque que 14 pintes de lait attendent devant la porte. Lorsqu’il pénètre dans le petit quatre et demi, une odeur nauséabonde lui prend au nez.

Une jeune mère de 33 ans gît sans vie. Son corps est déjà en voie de putréfaction. Dans une bassinette tout près, un tout petit bébé lutte silencieusement pour survivre.

« Des excréments lui sortaient par le nez et par la bouche. Je l’ai nettoyée tout de suite pour qu’elle ne s’étouffe pas. Elle n’avait même plus la force de pleurer. Quand je l’ai prise, elle était molle comme une poupée de chiffon », raconte aujourd’hui Michel Dubois, âgé de 77 ans.

À l’époque, un laitier pas très vaillant déposait deux pintes de lait par jour à la porte du logement. Les calculs se bousculaient dans la tête du patrouilleur, qui tente de déterminer depuis combien de temps le bébé est seul, près de sa mère décédée. Voyons voir… Trois jours ? Cinq jours ? Une semaine ? Le mystère demeure à ce jour entier.

« Je ne comprendrai jamais comment un enfant de 4 mois a pu survivre aussi longtemps », souffle l’ancien policier, visiblement encore bouleversé par la scène, cinq décennies plus tard.

DÉSOBÉIR POUR SAUVER UNE VIE

À l’époque, Michel Dubois reçoit l’ordre de demeurer sur place. Mais devant l’urgence de la situation, il prend une décision.

« Le dispatcher m’a dit de rester là. J’aurais dû être suspendu. Mais la mère était décédée. Ce n’était pas une scène de crime à protéger. C’était à moi de juger la gravité de ce qui se passait. »

L’agent, alors papa d’une fillette de 2 ans, emmaillote le bébé dans une couverture. Il saute dans l’autopatrouille, conduite par son partenaire. Il serre le poupon contre son cœur pendant tout le trajet. Une fois à l’Hôpital de Montréal pour enfants, le médecin de garde est sans équivoque.

« Il m’a dit qu’une couple de minutes de plus et elle était morte » raconte M. Dubois.

PRESQUE MORTE

Les dossiers médicaux consultés par Le Journal décrivent une fillette sévèrement déshydratée.

Ses reins ne fonctionnent pratiquement plus. Sa peau a un teint bleuté et sa fontanelle est creuse. Ses membres sont raides et on remarque un érythème fessier majeur. Sa peau pèle et craque par endroits.

Elle tremble et sursaute au moindre bruit. Un traitement de réhydratation intraveineux est immédiatement enclenché.

Hospitalisée pendant une semaine, elle survit miraculeusement. Son nom est Mélanie Lévesque. Elle aura 50 ans cet été.

Près d’un demi-siècle plus tard, sous un soleil éclatant dans un parc de Brossard, Mélanie aperçoit enfin l’homme qui lui a sauvé la vie. Les deux s’avancent l’un vers l’autre, puis ils s’enlacent longuement.

« Merci… merci tellement », lui lance Mélanie, la voix coupée par l’émotion.

Michel Dubois lui prend les épaules et lui répond doucement : « Ça va nous aider à boucler la boucle. »

« VOUS ÊTES MON ANGE »

Photo de l’article

Tout au long de la rencontre, le lien qui se crée entre eux est émouvant. Comme un père et sa fille qui se retrouveraient après des décennies de séparation.

Mélanie lui touche souvent l’épaule. Elle le regarde avec affection et admiration. À plusieurs reprises, elle l’appelle « mon ange ».

« Si ce policier-là n’avait pas roulé à toute allure dans la neige ce soir-là, je ne serais pas ici aujourd’hui », affirme-t-elle.

Malgré la conclusion du coroner selon laquelle sa mère s’était enlevée la vie en ingérant une trop grande quantité de médicaments, Mélanie ne lui en veut pas.

Elle a fait la paix avec ce pan de son histoire, notamment après avoir appris que sa mère avait demandé de l’aide psychologique, en vain, deux mois avant sa mort.

BLESSURE JAMAIS REFERMÉE

« C’est ma maman qui vous a envoyé », dit-elle, convaincue, au policier.

Michel Dubois est d’accord. Pour lui, le hasard n’existe pas.

« J’étais à la bonne place, au bon moment », affirme-t-il simplement.

Malgré les milliers d’interventions effectuées durant sa carrière. M. Dubois n’a jamais oublié le petit bébé de Saint-Henri.

« C’est l’événement qui m’a le plus marqué de toute ma carrière », assure-t-il.

Malgré tout, il n’en avait jamais parlé à personne. Pas même à sa femme, qui est décédée il y a 10 ans.

« Aussitôt que j’y pensais, les yeux me coulaient », admet-il.

Fait étonnant, un mois et demi avant qu’il ne soit contacté pour ces retrouvailles et pendant que Le Journal le cherchait activement, Michel Dubois s’est ouvert à sa fille cadette pour la toute première fois de sa vie.

UNE LETTRE POIGNANTE

Durant l’entrevue, l’ex-policier tente d’alléger l’atmosphère à coups de blagues.

Mais lorsque qu’arrive le moment où Mélanie lui lit une lettre qu’elle a rédigée pour lui rendre hommage, les digues cèdent. L’homme de son époque, habitué à garder ses émotions pour lui, baisse la tête. Ses épaules vibrent sous l’émotion.

À quelques pas de là, un autre ancien policier observe la scène, lui aussi ému.

C’est grâce à Robert Côté, qui traîne derrière lui une carrière aussi longue que diversifiée, que nous avons pu retrouver Michel Dubois.

TOUT POUR LE RETROUVER

L’homme qui vient de fêter son 90e printemps a fait aller son vaste carnet de contacts pour retrouver « l’ange » de Mélanie Lévesque.

« Quand j’ai eu Michel au téléphone, il savait immédiatement de quoi je parlais et il m’a raconté l’histoire comme si ça s’était passé hier », dit celui pour qui l’histoire résonne particulièrement fort.

« J’ai grandi dans un orphelinat, je sais ce que c’est d’avoir besoin de comprendre d’où on vient », confie M. Côté.

Pendant près d’un demi-siècle, Michel Dubois ignorait ce qu’était devenu le petit bébé de Saint-Henri qu’il avait transporté contre son cœur, la veille de Noël 1976. Il ne savait même pas s’il avait survécu.

Des milliers d’ordres lui ont été donnés au cours de sa carrière. Mais, celui auquel il a désobéi s’est avéré le plus important.

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