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Histoire
L’ANCÊTRE DES FORFAITS VACANCES TOUT COMPRIS SE FAISAIT EN TRAIN PAR LE CHEMIN DE FER CANADIEN PACIFIQUE
À l’été 1912, un train privé de six ou sept voitures entre en gare à Murray Bay. À son bord se trouve le président des États-Unis, William Howard Taft, accompagné de sa famille… et de 26 domestiques. La scène n’a rien d’exceptionnel. À cette époque, Charlevoix est l’un des terrains de jeu favoris des plus grandes fortunes d’Amérique du Nord.
Au tournant du XXe siècle, le Québec comptait parmi les destinations estivales les plus prestigieuses au monde. Les barons de l’acier et les banquiers de Wall Street venaient y chercher ce que l’argent ne pouvait acheter chez eux…

L’une des clés de ce succès réside dans la révolution des transports. Les rails gagnent rapidement du terrain partout sur le continent, tandis que les navires à vapeur multiplient les liaisons et raccourcissent considérablement les temps de parcours.
Ces entreprises de transport avaient compris. Il y a plus de cent ans, qu’il ne suffisait pas de déplacer les voyageurs, il fallait leur donner envie de voyager. Elles iront même jusqu’à créer des destinations… et le marketing nécessaire pour les faire connaître.
TOURISME « CLÉ EN MAIN »
Le chemin de fer Canadien Pacifique (Canada Pacific Railway) met au point une formule révolutionnaire où la compagnie prend en charge le billet de train, le transport des bagages, la chambre d’hôtel, les repas, les excursions et même les guides touristiques. C’est l’ancêtre des forfaits vacances tout compris.
L’entreprise met ainsi en place un véritable écosystème touristique intégré.
Autour de ses lignes ferroviaires se développent des gares, des quais, des traversiers, des services de bagages, des terrains de golf, des installations de loisirs et une ambitieuse stratégie de promotion internationale. Au cœur de ce réseau prônent certains des hôtels les plus prestigieux du continent, dont le Banff Springs Hotel (1888) et le Château Frontenac (1893).
« L’AIR DE MURRAY BAY GRISE COMME LE CHAMPAGNE. » – William Howard Taft
Pendant ce temps, la compagnie de navigation à vapeur Richelieu & Ontario Navigation Company fait ériger un hôtel digne des plus grands palaces, Inauguré en 1899, le Manoir Richelieu domine le fleuve Saint-Laurent et compte alors 250 chambres luxueuses. On y retrouve tout le confort moderne : électricité, chauffage central et service impeccable.
Pourtant, dès qu’on pose le regard sur les paysages grandioses de Charlevoix, c’est un tout autre monde qui apparaît. Les montagnes, le fleuve et les villages donnent l’impression d’avoir remonté le temps jusqu’à la Nouvelle-France.
Charlevoix devient alors le refuge estival de l’élite nord-américaine. Les Rockefeller, Morgan, Carnegie, Blake, Minturn, Sedwick, Molson, Forget, Angus et Price y font construire de somptueuses villas dominant le fleuve Saint-Laurent.
BEAUCOUP DE BEAU MONDE
Chaque été, ces grandes fortunes quittent New York, Boston ou Montréal pour retrouver la fraîcheur du climat, la beauté des paysages et un art de vivre qui fait la renommée de la région.
Parmi les visiteurs les plus illustres figure le président américain William Howard Taft, fidèle à Charlevoix, où il revient passer ses étés avec ses proches pendant de nombreuses années.
Certaines de ces grandes villas disposent de serres, d’écuries, d’un quai privé, de courts de tennis et, dans quelques cas, leur propre génératrice électrique, alors que de nombreuses municipalités québécoises ne sont même pas encore alimentées en électricité.
Ces propriétaires n’arrivent pas seuls. Ils débarquent avec leurs femmes de chambre, leurs gouvernantes, leurs chauffeurs et leurs jardiniers. Dans certains cas, une vingtaine, voire une trentaine de personnes accompagnent une seule famille pendant toute la saison estivale.
LE LUXE À L’ÉTAT PUR
Les voyageurs montent dans de luxueux wagons Pullman, où les boiseries d’acajou, les banquettes de velours et les luminaires raffinés évoquent le confort des grands hôtels.
À l’heure des repas, des chefs préparent une cuisine gastronomique servie dans d’élégants wagons-restaurants, où l’on dîne avec de la fine argenterie tandis que les paysages du Saint-Laurent défilent derrière les larges fenêtres.
À destination, les journées s’écoulent su rythme des promenades, des excursions, des concerts, des parties de golf et des longues soirées mondaines.
Les Hôtels rivalisent d’imagination pour impressionner leur clientèle. Certains entretiennent leur propre orchestre. D’autres organisent des bals costumés, des soupers gastronomiques composés de plusieurs services ou encore des réceptions où se côtoient diplomates, industriels et aristocrates.
Le personnel apprend même à connaître les habitudes des clients les plus fidèles. Dans certains hôtels, on sait d’avance quelle chambre préparer, quels journaux déposer au déjeuner et même quels plats servir dès leur arrivée.
Cette clientèle prestigieuse contribue aussi à transformer durablement le Québec. Ces riches villégiateurs participent au financement des quais, de routes, d’hôpitaux et de terrains de golf.
Il suffit de penser au Club de golf Murray Bay, fondé en 1876 et aujourd’hui considéré comme le troisième plus ancien club de golf d’Amérique du Nord toujours en activité.
Aujourd’hui, les milliardaires se donnent rendez-vous à Saint-Barth ou à Monaco. Il y a un siècle, ils choisissaient Charlevoix.
Ironiquement, leur quête d’exclusivité a contribué à bâtir des infrastructures qui permettent aujourd’hui à tous de découvrir l’une des plus belles régions du Québec. Ce qui était autrefois réservé à quelques privilégiés est désormais un patrimoine partagé.
Source : Martin Landry, historien, Journal de Montréal, 1er août 2026, p46
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