Lettre ouverte d’une policière « retraitée »

Lettre ouverte

Une carrière « dans la police » n’est pas de tout repos. Même s’il y a de bons moments, c’est un travail qui, humainement, demande beaucoup. Il faut être fait fort quand on est confronté quotidiennement à la misère humaine et à la criminalité incessante qui forme des criminels de plus en plus jeunes. Malgré tout, il y a de bons moments et c’est l’expérience de toute une vie. Une policière du SPVM, Marie-Michelle Delisle, a décidé de nous entretenir de son quotidien. Voici sa lettre ouverte, qu’elle m’a permis de partager avec vous.

24 ans sans un décès en service au SPVM.

C’est long. Mais en même temps, dans un monde parfait, aucun policier ne devrait perdre la vie en exerçant son métier.

La mort de l’agent Mohamed Lamine Benredouane a fait réfléchir beaucoup de monde. Des policiers, des familles, des conjoints, des hauts gradés, du monde municipal, des politiciens, des étudiants en techniques policières.

Moi aussi. Et ça m’a pris un certain temps avant d’être capable d’écrire ça.

J’avais pris ma retraite 14 jours plus tôt.

On me l’a toujours dit : 50 % de la criminalité au Québec se trouve à Montréal, donc plus de 50 % des arrestations se font dans la métropole. Ça m’en prenait pas plus pour choisir ce service de police. Tous les tests de personnalité que j’ai faits sont unanimes : je suis une performante de type A, intransigeante et compétitive.

JE VOULAIS DE L’ACTION

J’en ai eu pour mon argent, comme on dit. Ahuntsic-Cartierville. Villeray. Dollard-des-Ormeaux. Plateau-Mont-Royal. Côte-des-Neiges. Et retour à Cartierville pour terminer.

Trois ans et demi à Côte-des-Neiges. J’ai adoré ce secteur. Il y avait de l’action et des appels à profusion. Je me suis retrouvée à l’hôpital quelques fois, je l’avoue. J’ai eu la chienne à quelques reprises aussi, je l’avoue.

Mais aussi fou que ça puisse paraître, je carburais à ce type d’adrénaline.

Depuis le 22 juin (mort de l’agent Lamine Benredouane), j’ai réalisé quelque chose. Ça prend la naïveté d’un enfant de 5 ans pour faire ce métier-là. Ne pas réfléchir aux conséquences. Se garrocher dans le danger à chaque shift. Ne jamais savoir ce qui t’attend sur un appel.

Ça fait 13 ans que je suis en couple avec Nicolas. Il m’a connue policière. Il m’a choisie et aimée policière. Mais il a toujours aimé pas mal plus Marie-Michelle que Marie-Michelle la policière.

Je l’ai appelé souvent pour lui dire que j’allais être en retard. Que j’étais à l’hôpital. Qu’un suspect m’avait fermé une porte de char sur le doigt. Que j’avais reçu des coups de poing. Que j’avais été contaminée à l’amiante en essayant d’aider un travailleur. Contaminée au poivre de Cayenne. Sans compter tout le temps supplémentaire impromptu sur des appels intenses.

Je savais que ça le stressait. Je savais qu’il s’inquiétait. Et je banalisais ses émotions.

Je riais. « Ben non, y’a rien là chéri. On a eu du fun, tout le monde est correct, juste un petit check-up. Beaucoup de rapports par exemple, je dormirai pas de la nuit. »

L’humour et le sarcasme, c’est très fort chez moi.

Puis un policier de 34 ans est mort en répondant à un appel d’homme armé. À Côte-des-Neiges. Mon ancien secteur.

Je prétendrai pas que ça aurait pu être moi. Ça aurait pu être n’importe lequel d’entre nous. Ça a été lui.

Savoir qu’il était papa d’un petit garçon. Que sa conjointe est enceinte. Qu’il laisse dans le deuil son frère jumeau, ses sœurs, ses parents et une immense communauté.

ET J’AI EU UNE BOULE DANS LE VENTRE

J’ai enfin réalisé tout le stress et l’inquiétude qui pesaient sur mon conjoint dans les dernières années. Il acceptait mon métier, bien sûr. Il aimait me voir heureuse, bien sûr. Mais il se faisait du sang de cochon pour moi.

Aujourd’hui, je le comprends.

La fameuse mentalité du « ça arrive pas à moi, ça arrive juste aux autres » — c’est fini, cette affaire-là.

Chers collègues policiers et policières, ce texte n’est pas là pour que vous remettiez votre profession en question. Loin de là. J’ai été patrouilleuse pendant 17 ans et c’est un des plus beaux métiers au monde (après celui d’être parent, bien entendu).

Faites-le avec passion et engagement, comme Mohamed.

Mais n’oubliez pas ceux qui vous attendent à la maison.

P.S. Je me décris comme policière retraitée. Techniquement, ça prend 25 ans de service pour l’être vraiment. J’en ai fait 17. Mais « démissionnaire », ça décrit mal ce que ça a été.

Ça fait presque 3 mois que j’ai envoyé ce message à mes collègues. Je me décide enfin à le partager ici.

CARRIÈRE

Malheureusement, à 17 ans de service, on n’appelle pas ça une retraite. On appelle ça une démission. Je ne signerai pas le Grand Livre au Quartier général.

Mes priorités ont changé et j’ai dû choisir à travers trop de passions. D’ailleurs, à 8 ans d’ancienneté, je disais déjà à mes collègues que je partirais à 15 ans de date pour vivre de l’immobilier. Turns out, j’étais pas si loin.

Depuis toute petite, je rêvais d’être police. Mon oncle était policier à Montréal. J’ai quitté Hull pour venir étudier ici et me faire embaucher au SPVM. Je n’ai jamais regretté ce déménagement une seule seconde. Je suis sortie de ma zone de confort et j’ai découvert une nouvelle vie.

À 22 ans, je suivais les traces de mon oncle. J’ai été extrêmement fière de porter cet uniforme pendant 17 ans. Mais… étant une fille passionnée avec beaucoup trop de projets, mon conjoint et moi on s’est lancés dans l’immobilier en 2015. Aspirant à détenir beaucoup de portes et être libres financièrement… Ha Ha Ha.

On a parti notre entreprise de courtage hypothécaire il y a 7 ans. On peut quand même dire que ça rapport à l’immobilier, non ? Bref, on a tellement travaillé fort que maintenant, je l’ai rejoint à temps plein.

ATTENDEZ, je suis pas si folle que ça ! Après ma 3e, j’ai décidé de coller un congé sans solde à mon congé de maternité. Ça faisait presque 3 ans que je n’étais pas sur la route. On a testé le tout pour le tout, et là je parle financièrement : laisser un salaire de police et tous les avantages, c’est quand même un gros move. Je sais que je laisse de l’argent sur la table en quittant mon fonds de pension. Du monde va trouver ça fou.

Mais le vrai jackpot, pour moi, c’est mon conjoint Nicolas et mes 3 enfants, Thomas, Léa et Sofia. Je n’aurais jamais pu avoir le niveau de conciliation travail-famille que je souhaitais en restant.

Je suis revenue faire un petit 6 shifts sur la route, refaire un dernier tour de piste comme on dit, et c’était une sapristi de bonne idée. J’ai pu boucler la boucle avec ce rêve de petite fille. Je me suis confirmé que c’était la bonne décision et que j’étais vraiment prête à passer au prochain appel. Je suis venue faire mes au revoir à cette identité de moi… mais pour être honnête, cette identité ne me quittera jamais. J’étais faite pour être police, et je le resterai toujours.

Les êtres humains que j’ai croisés dans mes 17 années étaient incroyables. Faut pas se leurrer non plus, j’ai pas apprécié chacun d’entre vous hahaha, mais si on a ri ensemble et qu’on a déconné, bien merci, parce qu’un shift de travail mérite d’avoir du plaisir… surtout la police.

MON PARCOURS

Pour ceux que ça intrigue, voici mon parcours comme patrouilleuse : j’ai commencé au PDQ 10 (Ahuntsic-Cartierville), ensuite le PDQ 31 (Villeray), le PDQ 4 (Dollard-des-Ormeaux) où je mourais d’ennui à 2 ans d’ancienneté, le PDQ 38 (Plateau-Mont-Royal) et ses grosses équipes avec une méchante belle dynamique, le PDQ 26 (Côte-des-Neiges) une très belle école, et je suis revenue boucler la boucle au PDQ 10. J’ai aussi été agent évaluateur en reconnaissance des drogues, avant même qu’une section existe pour ça. Merci à tous mes partners qui m’ont fait grandir.

Vous vous êtes rendus jusqu’ici, alors voici quelques leçons que la vie m’a transmise :

Tes priorités, c’est ce que tu fais, pas ce que tu dis. On a tous 24 heures dans une journée et 168 heures dans une semaine. Make it worth.

Soyez passionnés par ce que vous faites. Protégez votre flamme pour que rien ni personne ne l’éteigne. On a juste une vie à vivre, et nos choix d’aujourd’hui dictent comment on va vieillir et profiter de notre retraite.

La vie est trop courte pour être beige. Prenez soin de vous autres. Pour vrai.        

Marie-Michelle Delisle

*****


En savoir plus sur Le blogue de Normand Nantel

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.

Vous en pensez quoi ?