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Histoire
VIOLENCE, FRAUDE ET PATRONAGE ONT DÉFINI LES ÉLECTIONS DE LA PROVINCE AVANT LES RÉFORMES DU 20e SIÈCLE
Au début du XIXe siècle, aller voter au Bas-Canada n’a rien de la paisible visite au bureau de scrutin que l’on connaît aujourd’hui. Le vote est public, l’électeur se présente devant l’officier rapporteur et son choix est inscrit dans le livre de scrutin. Tout le monde peut donc savoir pour qui on vote.
L’élection de 1818 dans le comté de Québec en donne une belle illustration. Dès le premier jour, des fiers-à-bras prennent possession du hustings, l’estrade où se déroule publiquement le vote, au point de paralyser le scrutin. Impossible de voter normalement : l’officier rapporteur doit interrompre le vote et remettre l’exercice au lendemain.
Le deuxième jour, les intimidateurs sont toujours là. Mais cette fois, les deux camps ont amené leurs gros bras. Curieusement, cet équilibre des forces calme les ardeurs et le scrutin peut finalement se poursuivre.
Il n’y a pas que la terreur, il y a aussi les petits avantages. Pour convaincre les électeurs de voter du bon bord, certains candidats fournissent des voitures pour transporter leurs partisans et leur offre toutes sortes de cadeaux : de la grosse bière, du rhum, du pain, du fromage et même de l’argent.
DES MORTS
En 1832, pendant une élection partielle à Montréal, les choses dégénèrent. Des affrontements éclatent entre les partisans du candidat Daniel Tracey et ceux de son adversaire Stanley Bagg. La situation dégénère au point où des soldats interviennent et ouvrent le feu. Bilan : trois hommes sont tués et plusieurs autres sont blessés.
Quelques années seulement après les rebellions de 1837-1938, la violence électorale est loin d’avoir disparu.
En 1841 ont lieu les premières élections du Canada-Uni. Le gouverneur lord Sydenham est bien décidé à obtenir une majorité favorable à son nouveau régime et, pour y arriver, il ne laisse pas grand-chose au hasard. Il fait redessiner certaines circonscriptions à l’avantage de ses candidats, choisit ses responsables électoraux favorables au gouvernement et, dans plusieurs comté ruraux, fait installer l’unique bureau de scrutin loin des principaux bassins d’électeurs qui lui sont hostile.
Mais la manipulation ne s’arrête pas à la carte électorale. Dans plusieurs circonscriptions, la violence et l’intimidation prennent le relais.
Des hommes armés de gourdins et de fusils prennent le contrôle des lieux de scrutins et empêchent des adversaires du gouverneur de voter. Bilan au Bas-Canada : six morts. Un à Montréal, deux dans Vaudreuil et trois dans Beauharnois.
Face à cette corruption et à cette violence, Québec réforme en profondeur son système électorale.
En 1875, une nouvelle loi électorale change les règles du jeu : le scrutin devient secret, le vote se tient désormais la même journée dans toutes les circonscriptions et, pour la première fois, les dépenses électorales font l’objet d’un véritable encadrement.

REMPLISSEZ LA CAISSE
Faisons maintenant un bond jusqu’en 1931. Louis-Alexandre Taschereau dirige le Québec depuis onze ans lorsqu’un scandale vient sérieusement éclabousser son gouvernement.
La Beauharnois Light, Heat and Power veut réaliser un gigantesque projet hydroélectrique sur le Saint-Laurent. Pour détourner une partie des eaux du fleuve et construire ses installations, l’entreprise a besoin du feu vert des gouvernements. Et elle se montre particulièrement généreuse envers les libéraux.
Une enquête parlementaire fédérale révèle l’existence d’importantes contributions politiques. À Québec, un député conservateur affirme en Chambre que près de 900 000 $ ont été versés au Parti Libéral et qu’une partie de cette somme devait aller aux libéraux du Québec.
Près de 900 000 $ au début de la Grande Dépression, c’est une fortune.
En pleine campagne électorale de 1931, le chef conservateur Camillien Houde s’en donne à cœur joie et tente d’associer le premier ministre Taschereau au scandale.
Taschereau contre-attaque et rappelle en Chambre que, selon le même témoignage, 30 000 $ auraient aussi versés pour Camillien Houde.
DUPLESSIS SORT LE BALAI

Quelques années plus tard, un homme comprend tout le potentiel politique de ces scandales : Maurice Duplessis. En 1936, le chef de l’opposition transforme le Comité des comptes publics en véritable tribunal politique du régime Taschereau.
Pendant des semaines, Duplessis convoque des témoins, épluche les comptes et interroge des fonctionnaires et des responsables du gouvernement. Et les révélations s’accumulent.
Des contrats gouvernementaux accordés à des proches du Parti Libéral. Des députés battus recasés dans des emplois grassement payés. Des contrats d’impression réservés à des journaux amis. Des remboursements sans pièces justificatives.
Bref, le régime est ébranlé. Taschereau démissionne en juin et, deux mois plus tard, l’Union nationale de Maurice Duplessis remporte les élections.
Dans le Québec du milieu du siècle, ce changement de pouvoir veut surtout dire : changement de collecteur. Parce qu’avec Duplessis entre en scène un certain Gérald Martineau, trésorier du parti. Un personnage clé pour comprendre la formidable machine électorale de l’Union nationale.
L’Assemblée nationale rapporte que Martineau prélève des ristournes auprès d’entreprises qui obtiennent des contrats du gouvernement afin de garnir la caisse électorale de l’Union nationale.
Pendant ce temps, les députés et les organisateurs de l’UN distribuent les « faveurs publiques » : des emplois et de jolis contrats gouvernementaux.
L’historienne Suzanne Clavette va plus loin. Dans un ouvrage consacré à Duplessis, elle décrit un système où les contrats gouvernementaux sont accordés sans appel d’offres et où 10 % de leur valeur retourne obligatoirement dans la caisse électorale du parti.
Une grosse caisse électorale ne garantit toutefois pas une victoire. Encore faut-il avoir suffisamment d’électeurs. Et à l’époque de Duplessis, certains organisateurs semblent avoir fait preuve d’une imagination remarquable pour en trouver.
Suzanne Clavette rapporte que les scrutateurs nommés par l’Union nationale inscrivent sur les listes électorales des personnes décédées, des nouveau-nés et même… le cheval d’un cultivateur. Oui, un cheval.
Et lorsque même ces électeurs providentiels ne suffisent pas, il reste une autre méthode : bourrer les urnes de faux bulletins.
LES TEMPS ONT CHANGÉ
Au moment où le Québec entre dans une nouvelle campagne électorale, cette petite plongée dans notre passé politique nous permet de mesurer le chemin parcouru.
Aujourd’hui, le vote est secret, les listes électorales sont contrôlées, les dépenses des partis sont mieux encadrées et les contributions politiques sont réglementées. Surtout, l’organisation du scrutin est confiée à une institution indépendante du gouvernement.
Il aura fallu deux siècles de scandales, de votes achetés, de caisses occultes, de patronage et de combines parfois franchement créatives pour construire les règles que nous tenons aujourd’hui pour acquises.
D’ici au 5 octobre, je nous souhaite une belle campagne électorale et j’espère que nous serons nombreux à exercer notre droit de vote.
Source : Martin Landry, historien, Journal de Montréal, 5-6-7 septembre 2026, p66
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