Un pan de notre histoire : Quand le mort passait trois jours dans le salon

Histoire

PENDANT DES DÉCENNIES, LES FAMILLES QUÉBÉCOISES VEILLAIENT LEURS DÉFUNTS À LA MAISON, ENTOURÉS DE PROCHES

Imaginez un instant devoir dormir, manger ou vaquer à vos occupations quotidiennes sous le même toit, parfois même dans la même pièce qu’un cadavre.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, pendant longtemps, nos ancêtres avaient l’habitude d’exposer leurs proches décédés dans le salon familial.

À quelques jours de l’Halloween, je vous propose de découvrir une pratique d’une autre époque où la mort n’était pas un déguisement.

Au XIXe siècle et jusque dans les premières décennies du XXe siècle, la mort se vivait encore largement à la maison. On y mourrait et on y restait jusqu’au jour des funérailles.

Après le décès, on devait faire la toilette du mort. On lavait soigneusement son corps et on l’habillait de vêtements propres, souvent de ses plus beaux habits, puisqu’on allait l’exposer.

Même les chaussures du mort pouvaient faire l’objet de précautions. Selon une ancienne croyance, il était préférable de mettre des pantoufles aux pieds du mort, plutôt que des souliers. Pourquoi ? Pour éviter qu’il fasse trop de bruit en arrivant au paradis !

Aussi, le corps n’est pas nécessairement exposé dans un cercueil. Selon les époques, les moyens et les coutumes familiales, le mort peut être installé sur une grande table, un sofa ou simplement sur des planches de bois soutenues par des chevalets.

Les pratiques décrites par l’entreprise funéraire Lépine sont particulièrement étonnantes. On y apprend que le défunt pouvait être déposé nu sur une simple planche, puis recouvert d’un drap noir. Ce n’est qu’au moment de le placer dans son cercueil qu’on l’habillait de ses plus beaux atours.

Pendant trois jours, parfois moins, la maison familiale accueille les parents, les amis et les voisins qui veulent se recueillir auprès du défunt et offrir leurs condoléances à la famille.

UNE MAISON QUI NE DORMAIT PAS

Si cette période de trois jours semble être la coutume dans plusieurs communautés québécoises, elle n’est toutefois pas une règle absolue.

Mais il y a un problème, c’est la décomposition du corps.

Dès les premières heures suivant la mort, l’organisme commence à se dégrader. Les bactéries naturellement présentes dans le corps se multiplient et produisent des gaz responsables d’odeurs de plus en plus fortes.

On plaçait parfois de la chaux entre la ouate et la doublure du cercueil pour masquer les fortes odeurs de décomposition. Mais, plus il fait chaud, plus la puanteur s’impose. Imaginez la réalité de ces maisons, peu fenestrées, en plein été, alors que le défunt repose depuis deux jours dans le salon familial. L’odeur pouvait devenir difficilement supportable.

Dans certaines familles, on veille le corps jour et nuit. La maison devient, pour quelques jours, le centre de la vie du voisinage.

Et il faut aussi nourrir tout ce beau monde. On sert à boire et souvent à manger aux visiteurs. L’alcool fait parfois partie de ces rassemblements, au grand mécontentement de « monsieur l’curé ».

À l’époque, pas besoin de faire circuler un avis de décès pour informer le voisinage. Dans certaines communautés, un crêpe noir accroché à la porte annonçait la mort d’un adulte et s’il était blanc, c’est qu’un enfant venait de mourir. Tout le village comprenait le message.

Certaines croyances populaires ajoutent une touche mystérieuse. On raconte que des familles recouvraient leurs miroirs pour empêcher l’âme du défunt de se retrouvée emprisonnée. D’autres ouvraient leurs fenêtres pour permettre à l’âme du défunt de sortir de la maison.

DERNIER PORTRAIT POUR L’ÉTERNITÉ

Avec l’arrivée de la photographie, une étrange coutume se répand… photographier les morts.

À une époque où les portraits sont encore coûteux, il arrive, par exemple, qu’un enfant meure sans jamais avoir été photographié. Pour ses parents, c’est parfois la dernière occasion de conserver une image de lui.

La pratique existe bel et bien chez nous. À Montréal, le célèbre photographe William Notman immortalise notamment, en 1868, un bébé décédé, vêtu de blanc, Les yeux fermés, une fleur glissée dans sa petite main.

Et la coutume ne se limite pas aux familles fortunées. Dans les campagnes québécoises, jusque dans les premières décennies du XXe siècle, on photographie aussi les petits défunts, parfois simplement étendus sur une planche, entourés de fleurs et de symboles religieux.

Ces portraits, qui nous paraissent aujourd’hui macabres, étaient avant tout des souvenirs précieux. Pour certains parents, c’était la seule photographie qu’ils conserveraient de leur enfant.

Il faut dire qu’à cette époque, la mort frappait durement les tout-petits, À Montréal, au tournant du XXe siècle, près d’un enfant sur quatre mourait avant même d’avoir soufflé sa première bougie !

LES CLOCHES ET LA MORT

À l’époque, on apprenait souvent la nouvelle d’un décès grâce aux cloches de l’église. Le glas annonçait qu’un membre de la communauté venait de rendre l’âme. Trois coups pour un homme, répétés en trois séries. Deux coups pour une femme… Et le « glas des anges » pour les enfants.

Les tintements étaient suivis d’une volée de cloches. Ils pouvaient être répétés à l’heure du midi, puis le soir, jusqu’aux funérailles.

La mort était une chose qu’on vivait en collectivité.

LES MORTS D’HIVER

En hiver au Québec, creuser une fosse était bien difficile, voire presque impossible dans plusieurs communautés. Alors, en attendant le dégel, on plaçait les cercueils dans un charnier, une espèce de petit bâtiment où les morts passaient l’hiver.

Les cimetières occupaient une place centrale dans l’imaginaire populaire.

Les histoires de revenants, les apparitions nocturnes, les âmes errantes… le folklore québécois regorge de récits mettant en scène les morts.

En 1892, l’écrivain Louis Fréchette publie une étrange histoire qui se seraient déroulée près de 70 ans plus tôt, au presbytère de Gentilly :

« Un soir d’août 1823, des étudiants réunis chez le curé entendent un cheval et une voiture s’arrêter devant la maison. Pourtant, lorsqu’ils regardent dehors, il n’y a personne ! Soudain, des pas résonnent sur le perron. La porte s’ouvre et se referme toute seule. Puis, les témoins entendent des pas gravir l’escalier, accompagnés d’un bruit qui ressemble au froissement d’une soutane. Mais toujours personne en vue ! Et ce n’est que le début des manifestations mystérieuses qui, selon le récit, terroriseront les occupants du presbytère pendant plus d’une semaine. »

Un bel exemple des croyances et des peurs qui nourrissaient l’imaginaire de nos ancêtres.

POMPES FUNÈBRES

Au XIXe siècle, un nouveau métier fait son apparition au Québec : l’entrepreneur de pompes funèbres.

En 1845, à Québec, un ébéniste du nom de Germain Lépine se lance dans la fabrication de cercueils et développe progressivement une entreprise spécialisée dans les services funéraires.

En 1898, Adélard Lépine, de l’entreprise funéraire familiale, réalise ce qui est considéré comme le premier embaumement à Québec. Mais cette nouvelle technique, qui permet de ralentir la décomposition du corps, est loin de faire l’unanimité.

Au milieu du XXe siècle, les corps sont progressivement sortis de nos salons pour être exposés dans des établissements funéraires.

Aujourd’hui, la mort ne s’invite plus dans nos maisons qu’à l’approche de l’Halloween. Au fil des générations, elle est devenue un sujet presque tabou. On soustrait rapidement les corps des défunts aux regards et on éloigne les enfants de cette réalité, comme si la mort ne faisait plus partie de la vie.

C’est possiblement aussi pour cette raison que la fête du 31 octobre fascine autant les enfants.

Squelettes, fantômes, zombies, momies, vampires, morts-vivants… Bon Halloween !

Source : Martin Landry, Historien, Journal de Montréal, 24-25 octobre 2026, p62

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