Un avant-midi dans la vie d’une vieille Québécoise en CHSLD (1/3)

dame-chsldC’est tellement triste et pathétique, quelle sorte de société sommes-nous? Comment et de quel droit traitons-nous le quotidien de nos aînés, nos ancêtres, ceux et celles qui ont largement contribué à ce que nous sommes devenus, à notre prospérité?

Un ami m’a fait parvenir le texte qui suit, avec comme seule référence, le nom de Bianca Longpré, anciennement infirmière en CHSLD, et impliquée auprès des personnes âgées. Je ne la connais pas, mais mes recherches mon amené sur un blogue qu’elle tient sur Le Huffington Post. Son texte est criant de vérité et c’est pourquoi je veux le partager avec vous. Il est le premier d’une série de trois, qui traite de la journée d’une vieille Québécoise qui vit son quotidien dans un Centre Hospitalier de Soins de Longue Durée (CHSLD).

Profitons de la vie maintenant les amis, parce que cette triste réalité de la vie, je ne la souhaite pas même à mon pire ennemi.

VOICI LA PREMIÈRE PARTIE

Il est 6h30. Je le sais parce que la garde vient de me le dire en ouvrant le store. Je n’ai aucune idée où je suis. La photo de ma fille, – c’est-tu bien ma fille? Je vois tellement mal sans mes lunettes – et mes vêtements qui traînent sur la chaise me donnent l’impression d’être à la même place qu’hier. Je connais cet endroit. Le monde dit que je suis chez-nous ici, mais ce n’est pas chez-nous, c’est là où on m’a laissée, là où on m’a placée.

6h32. On secoue mes couvertures, puis on regarde dans ma couche. «Un numéro 2»! Ça a l’air que j’ai encore chié dans mes culottes pendant la nuit. Personne n’appelle ça comme ça ici, mais moi, je le sais que c’est ça. À 87 ans, on ne fait plus «caca» dans ses culottes, on chie dans sa couche.

Je suis passée du stade «bien endormie» aux grosses lumières dans le visage, les fesses à l’air devant deux gars que je ne connais pas. Ils font comme si je n’existais pas. Ils parlent entre eux du hockey en me lavant l’entrejambes. J’ai honte! Personne, sauf mon mari, n’a vu cette partie de mon corps. Maintenant, chaque jour, on me met la «région» au grand jour. Je ne suis pas à une honte près. À chaque fois, je me réfugie dans ma tête. Je pense à mes noces, à la naissance de ma petite dernière, au temps où j’étais à la petite école, aux souvenirs qui me restent. Ça me fait du bien.

On me lave le dessous des bras, puis les yeux. C’est ça ma toilette du jour. Puis une fois par semaine, c’est mon bain. Mais pas un bain comme tu penses, là. Un bain en 10 minutes de l’entrée à la sortie avec deux personnes que je ne connais pas. Deux personnes avec des bottes de pluie qui se parlent entre elles en me passant un savon qui pue sur le corps. Toute nue, en dessous des gros néons, devant des inconnus. C’est mon pire moment de la semaine. On est bien loin du spa. Par chance, aujourd’hui, c’est juste à la débarbouillette. L’inconfort dure moins longtemps.

– Vous êtes propre M’dame Labrie. J’vais vous habiller asteure. Coudonc, vous ne dites jamais rien?

– Je n’ai pas mes dents.

Shit. Les v’la.

Il ne les a pas rincées. Hier non plus. Ils les font juste tremper. Je hais ça. Quand je pouvais je me les brosser trois fois par jour… Là, mes mains ne savent plus comment faire. Mes dents m’écœurent. Mais je n’y pense plus. J’y pense juste quand on me les installe.

– Merci.

– On va vous habiller asteure.

Il n’y a rien de pire qu’un homme qui te met une brassière. Je hais ça! Mes seins ne sont jamais bien placés. Mais lui au moins, il est gentil. Il y en a qui sont rough. Lui, quand il est tout seul, il ne me parle pas trop. Ça me permet de penser pour oublier ce bout-là.

– Voilà, vous êtes ben belle. On va venir vous porter votre déjeuner.

– OK!

Ma fille leur a bien dit que je ne mangeais pas dans ma chambre le matin, mais avec tout le monde dans la grande salle à manger… Ils ne l’écoutent pas, sauf les deux jours où elle risque de venir, là ils le font. Alors je reste de 6h45 à 8h00 toute seule dans ma chambre. Je pourrais marcher, mais ma marchette est loin. Je n’ose pas sonner de peur de les déranger dans leur routine. Malheur à celui qui demande quelque chose qui n’est pas dans leur plan de travail. Je fixe le vide. Je me réfugie encore dans mes pensées. Par chance, j’ai beaucoup de souvenirs qui viennent et partent. Ceux de ma jeunesse reviennent souvent. Le bon temps!

Le déjeuner arrive. Ils m’installent le cabaret devant moi. Je n’ai pas vraiment faim. Il fait soleil dehors. Je pense qu’on est au printemps. Je ne sais plus. Une toast molle avec de la confiture, un café puis une demie banane devant moi. J’ai de la misère avec mon café. Des fois, j’en échappe puis je me brûle avec, alors ils me donnent un café tiède. Je hais ça. J’aime mieux me brûler que de boire un café tiède. Mais je ne décide plus rien. Je ne sais même pas qui décide ce que je bois. Je ne pensais jamais ne pas décider comment boire mon café. Je suis rendue là.

Déjeuner toute seule, c’est plate. Même pas de TV ni de radio. Je vois le parking à travers la fenêtre. Il n’y a pas de neige, pas de feuilles. On doit être au printemps. En octobre peut-être. J’ai perdu le fil des saisons. J’ai envie de pisser. La cloche est loin. Je veux aller aux toilettes. Je hais cette couche. Je ne veux pas me pisser dessus. Je vais me retenir.

Une préposée entre.

– J’ai envie.

– Je reviens dans 5 minutes.

Je vais réussir. Je me concentre. Comment savoir combien de temps ça fait. Impossible de reprendre la notion des minutes. Le café ne peut pas m’aider, il est toujours froid de toute façon.

– J’AI ENVIE!

– Oui, oui, Madame Labrie, j’appelle un préposé, me dit la garde

Trop tard. Je me suis pissée dessus, encore.

– Bonjour.

– Trop tard, je m’excuse… Astie. Bon. Je n’ai pas le temps de vous changer tout de suite, continuez à manger, je reviens taleur.

Je ne peux pas manger au sec, imaginez pleine de pisse. On m’amène au salon… sans me changer. On m’assoit devant la TV.

– Pouvez-vous me changer?

– Après le film.

Il doit être 10h. C’est le film d’avant-midi. Ils mettent un film l’avant-midi. Un film mais pas le son, parce que ça énerve les infirmières. Juste des images. Alors je regarde les images. On est quel jour? Je ne reconnais pas la garde-malade. On doit être samedi. Le samedi, il y a souvent des nouveaux. J’ai soif. Je n’ai rien bu depuis le matin.

– Excusez-moi, est-ce que je peux avoir de l’eau?

On ne m’entend pas. Faire semblant de ne pas entendre un vieux qui demande quelque chose doit être un prérequis pour travailler ici. Je décide de me lever. Devant la machine à eau, je ne sais pas quoi faire. Il n’y a même pas de verre. J’ai vraiment soif.

– Assoyez-vous Madame Labrie, vous allez tomber.

– J’ai soif.

Enfin, un peu d’eau. J’adore l’eau glacée de cette machine. On m’en donne si peu souvent. J’aimerais pouvoir m’en servir seule.

– Retournez devant la TV, là.

Ça doit faire 20 ans que je suis assise ici. Le temps est long. C’est le temps le plus long de ma vie. Paraît qu’on vieillit ici. Je pense qu’on attend la mort. J’y pense souvent à la mort. Elle a dû m’oublier. Trop occupée avec les guerres et les pays du tiers monde, elle me laisse pourrir ici. Je vis pour les moments où ma famille vient me voir. J’attends. Je suis devenue une attendeuse. J’attends mes enfants, mes petits-enfants, qu’on me couche, qu’on me change, qu’on me lave, puis j’attends aussi ma mort. J’existe pour attendre.

Là, j’attends qu’on me change la couche et le dîner que je ne mangerai pas.

À SUIVRE…

4 réflexions au sujet de « Un avant-midi dans la vie d’une vieille Québécoise en CHSLD (1/3) »

  1. oui ça fait réfléchir et c’est la réalité que vivent nos personnes agees dans certains établissements .. pourtant le ministre coupe dans les soins de base…et peut etre qu,un jour , un de nous vivra cette réalité si rien ne change.

  2. Quand on souhaite la santé à tous ceux que l’on connais, comme je le dit toujours c’est la plus grande richesse dans ce bas monde. Cet article le confirme. Quelle triste réalité de la vie. Personne ne devrait avoir à vivre cela. MAUDITE VIEILLESSE. Et surtout MAUDITE ARGENT car tu en dépends tout le temps. Quelle société de MERDE vivons nous donc?

  3. C’est triste en pleurer la solitude le manque de soin .Si c’est pour en arriver là, je me souhaite que je pourrai décider de mourir au lieu d’exister comme ça

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