Trottinette

La Une

Il était une fois, en l’an 1725, dans la banlieue de la ville allemande de Leipzig, une famille de souris qui habitait au fond d’une vieille grange. Le bâtiment, construit derrière une grande maison jaune, regorgeait de bottes de foin, de brindilles et de graines éparpillées dans tous les recoins. Un véritable paradis pour les souris, n’eût été des visites occasionnelles du chat Méchoui en quête de nourriture.

La plus jeune de la famille, la petite souris Trottinette, en avait bien peur. Dès qu’elle le voyait apparaître dans la porte entrouverte de l’étable, prise de panique, elle s’enfuyait par son passage secret, une petite fissure au bas d’un mur près du vieil âne. Ce dernier la laissait gentiment passer entre ses pattes sans alerter le chat.

Le vilain matou était pourtant bien nourri par la famille Bach qui habitait la maison jaune et le chérissait particulièrement. Le chat n’avait certainement aucun besoin de chasser les souris pour s’offrir le luxe d’un festin superflu. Hélas, l’autre jour, il avait dévoré Trottino, le petit frère de Trottinette, et il n’avait laissé que la queue ! La pauvre souris en avait sangloté toute la nuit.

Lorsqu’elle s’enfuyait ainsi hors de la grange, Trottinette n’était pas sauvé pour autant. Tremblante de peur et de froid, elle ne savait où aller et finissait par se cacher derrière un piquet de clôture ou sous une branche de cèdre. Elle attendait que le cruel Méchoui daigne ressortir du bâtiment, la bedaine bien tendue et les babines humides, pour s’en aller dormir sur son coussin de velours dans la maison jaune.

Un jour qu’elle se trouvait ainsi tapie derrière un tas de neige, immobile et retenant son souffle, elle entendit du bruit au-dessus d’elle.

– Bonjour, petite souris ! Que fais-tu là ? Vite, rentre chez toi, tu vas geler tout rond, la tempête arrive ! Et ce soir, c’est Noël !

Effarouchée, Trottinette figea sur place.

– Eh bien ! tu ne sembles pas jasante ! Que se passe-t-il ? Es-tu muette ? Aimerais-tu que je t’apprenne à chanter ? Ça te réveillerait peut-être ! Moi je m’appelle Sibémol, et toi ?

Trottinette ravala sa salive et se garda bien de répondre. Il n’était pas prudent de parler à un oiseau étranger. Peut-être s’agissait-il d’un ami de Méchoui qui allait la trahir, sait-on jamais… Mais l’oiseau chantait si bien, c’était un enchantement d’entendre ses trilles, ses trémolos joyeux et ses douces mélodies. Trottinette décelait une telle pureté dans sa voix et une telle joie dans son chant qu’elle se laissa finalement séduire.

– Oh ! oui, bel oiseau, j’aimerais beaucoup chanter comme toi ! Ça me ferait oublier le danger qui me guette à chaque instant. Hélas ! je n’ai pas de voix, je n’arrive même pas à murmurer faiblement mon nom. Mais toi, Sibémol, où as-tu appris à chanter si bien ?

– C’est simple, répondit l’oiseau, je n’ai qu’à m’installer sur le rebord de la fenêtre de la maison jaune et à écouter. Tant de belle musique résonne mystérieusement dans cet endroit-là, tu n’as pas idée ! Je me laisse alors envoûter pendant des heures, parfois si tard dans la soirée que j’en oublie d’aller dormir ! Et ça me fait du bien à moi aussi, car je suis menacé par le danger comme toi. Le vilain Méchoui aime tout autant les hamburgers à l’oiseau que les sandwiches à la souris, tu sais !

Trottinette aurait voulu monter sur la fenêtre, elle aussi, pour entendre les préludes et les menuets qu’on jouait dans cette étrange maison jaune, mais allez donc grimper tout un étage quand vos pattes n’ont que quelques millimètres de haut ! Sibémol eut beau battre des ailes et la pousser, la tirer, la soulever par la queue, rien n’y fit.

Nos deux amis étaient si occupés à trouver une solution qu’ils n’entendirent pas s’approcher un grand monsieur aux larges bottes et à la longue perruque blanche. Il semblait se diriger allègrement vers la fameuse maison, tirant derrière lui un énorme sapin coupé. C’est l’oiseau qui l’aperçut le premier et il se mit à crier à tue-tête pour avertir sa nouvelle amie d’aller se cacher.

– Vite, vite ! Sauve-toi ! Quelqu’un s’en vient !

Puis, au passage de l’étranger, il commença à siffler en faisant semblant de rien.

– Tiens ! dit l’homme, un oiseau qui chante un air ! Comme c’est joli ! Mais… ma foi, il s’agit du thème de la Fugue en do mineur que j’ai composée, hier ! Quoi ?!? Est-ce que je rêve ? Cet oiseau copie ma musique ? Je n’en reviens pas ! Quel mystère, grands dieux, quel mystère !

Quelque peu ébranlé, monsieur Jean-Sébastien Bach baissa les yeux et aperçut à ses pieds une petite souris tremblante et paralysée par la peur. De toute l’intensité de son regard muet de souris, elle implorait l’homme de lui sauver la vie. Son ami l’oiseau, lui, avait déjà disparu dans les airs.

– Oh ! comme tu es mignonne toi ! s’exclama l’homme en se penchant avec bonté. Ne crains rien, je ne te ferai aucun mal.

Au même instant, une idée de génie effleura l’esprit du musicien : « Et si j’offrais cette souris à mes enfants, en guise de cadeau de Noël, moi qui n’ai pas d’argent pour leur acheter des surprises ? » Aussitôt dit, aussitôt fait ! À la vitesse de l’éclair, il rabattit son large chapeau sur Trottinette qui s’en trouva prisonnière. Il s’en fut alors à la hâte vers la maison pour chercher, au grenier, une vieille cage d’oiseau inutilisée depuis des années. Avec mille précautions, il réussit à y déposer une Trottinette complètement affolée qui se demandait bien ce qui lui arrivait. Heureusement qu’au loin, elle entendait son ami Sibémol lancer des arpèges en fortissimo, ce qui la rassurait un peu. Monsieur Bach apporta ensuite la cage dans la maison et la déposa discrètement à l’étage, dans un placard, non sans l’avoir recouvert de sa cape de laine afin que personne ne l’aperçoive.

– À ce soir, petite souris ! Et… ne fait pas de bruit d’ici là, hein ?

Trottinette pleura longtemps avant de s’endormir. « Où suis-je ? Que va-t-il m’arriver ? Pourquoi cet homme m’a-t-il enfermée dans la maison de Méchoui ? Va-t-il m’offrir à ce chat en guise de cadeau de Noël ? Oh ! là là… Comment mon ami Sibémol pourrait-il me sauver ! »

La fatigue et les émotions vinrent à bout de la pauvre malheureuse. Elle finit par trouver le sommeil, blottie dans un coin de la cage, les quatre pattes en l’air et le museau appuyé sur les barreaux rouillés.

Ce sont des chants de Noël qui la réveillèrent, quelques heures plus tard, au beau milieu de la nuit. Toujours au fond du placard, elle ne se rappelait plus ce qui lui était arrivé. Mais les hymnes qui montaient du rez-de-chaussée lui semblaient si beaux qu’elle se crut au paradis. On aurait dit des voix d’anges chantant en canon sur les doux accords d’un clavecin. « Ça y est ! songea-t-elle, non sana un frisson de terreur, je suis morte ! Voilà que j’entends de la musique divine ! Je dois être au ciel ! »

Soudain, un bruit de pas dans l’escalier la ramena à la réalité et elle se souvint aussitôt de ses aventures de la veille. Monsieur Bach s’empara de la cage et, la balançant à bout de bras, il s’écria tout joyeux :

– Viens, ma petite souris, tu vas faire des heureux !

« Des heureux ? Ah mon Dieu ! » Trottinette imagina Méchoui en train de se lécher les babines. « C’est maintenant que je meurs pour vrai ! » pensa-t-elle en se couvrant les yeux. Ce qu’elle entrevit au pied de l’escalier la laissa bouche bée. Un magnifique sapin illuminé de bougies et rempli de bonbons trônait au milieu de la place. Jamais de toute sa vie, elle n’avait rien vu d’aussi splendide. Au fond du salon, madame Magdalena jouait du clavecin avec, autour d’elle, une ribambelle d’enfants, petits et grands, qui chantaient un choral composé par leur père spécialement pour Noël. C’était si merveilleux que Trottinette en oublia momentanément ses craintes et se sentit soudain apaisée.

Mais les chants s’arrêtèrent pile dès que les enfants aperçurent la cage.

– Oh ! la jolie petite souris ! Quel beau cadeau de Noël ! Merci, papa, tu es formidable !

Chacun voulut prendre Trottinette dans ses mains, la caresser, la dorloter, la tripoter. Wilhelm et Jean-Chrétien s’en furent chercher du pain et du fromage, Christophe versa de l’eau dans une écuelle, Carl Philip Emmanuel mit de la paille au fond de la cage.

Attendris, Jean-Sébastien Bach et sa femme regardaient leurs enfants tout excités par la présence de la souris. Ces gens n’étaient pas riches et, à part quelques friandises qui ornaient l’arbre, ils ne pouvaient acheter à leurs trop nombreux enfants les étrennes qu’ils auraient aimé leur offrir pour Noël. Mais ce soir, de les voir si heureux, les consola.

– Ils ont du cœur, nos petits. Ce ne sont pas les richesses matérielles qui les réjouissent, mais les choses simples et vraies, les choses de la nature. Que Dieu les bénisse ! Ils sauront trouver le bonheur dans les merveilles de la terre et auprès des êtres innocents et pleins de vie comme cette minuscule petite souris.

Trottinette, quant à elle, se délectait dans le plaisir et jouissait d’un bonheur sans pareil. Jamais elle n’avait été l’objet d’autant d’attention et de tendresse. Cela dépassait largement le plus flou de ses rêves. L’espace de quelques heures, elle perdit complètement la notion du temps et de la réalité. Plus tard dans la nuit, quand la fête fut terminée et que les parents prirent dans leurs bras les plus jeunes tout ensommeillés pour les conduire à leur lit, on décida de percher la cage de Trottinette bien haut sur le dessus de la cheminée, hors de portée du chat, au cas où… De toute façon, pour cette nuit, il n’y avait aucun danger, puisque sire Méchoui semblait parti célébrer Noël hors de la maison.

Méchoui… Envoûtée par les délices de la fête, Trottinette l’avait complètement oublié, celui-là ! Juste ciel, elle se trouvait justement prisonnière dans la maison même de son éternel ennemi ! Qu’allait-il arriver quand ce dernier reviendrait de sa promenade nocturne et l’apercevrait juste à la portée de ses griffes et de ses dents, à un mètre à peine du sol, sur la cheminée de sa propre demeure ? Les enfants prétendaient que le chat n’arriverait pas à grimper jusque-là, mais qui sait ? S’il se sentait affamé, le matou trouverait peut-être des forces supplémentaires pour sauter aussi haut… « Oh ! mon Dieu ! Protégez-moi, je ne veux pas mourir par une nuit pareille ! Tout a été si extraordinaire… »

La nuit s’installa, longue et angoissante, Trottinette ne ferma pas l’œil malgré le calme et le silence de la maison. Rien ne se passait pourtant, à part les ronflements de monsieur Bach qui venaient de temps en temps, rappeler à la souris qu’elle se trouvait bien en vie et qu’elle ferait mieux de dormir si elle voulait se sentir en forme et vigilante le lendemain. Heureusement, l’infâme Méchoui ne semblait pas vouloir revenir de sa nuit de débauche au fin fond de la campagne. Peut-être s’était-il délecté d’une perdrix ou d’un vieux rat pour son festin de Noël et n’aurait plus faim demain matin ?

Aux premières lueurs de l’aube, on entendit soudain le cri d’un oiseau déchirer le silence et lancer dans l’air vif une mélodie joyeuse et tonitruante. « Mon ami Sibémol, c’est mon ami Sibémol qui me fait signe, du rebord de la fenêtre ! » songea Trottinette, tout émue. « Il est encore vivant, Dieu soit loué ! » Au même instant, des pas lourds résonnèrent dans l’escalier. Monsieur Bach avait entendu l’oiseau, lui aussi, et descendait ranimer le feu dans la cheminée.

– Quelle belle mélodie chante cet oiseau ! Je pense que je vais la mettre sur papier et la transformer en arioso, tant c’est joli !

Il s’installa à sa table de travail près de la fenêtre, trempa sa plume dans l’encre et se mit à dessiner des notes sur des portées. Là seulement, il aperçut Trottinette dans sa cage.

– Ah ! bonjour petite souris, je t’avais oubliée ! As-tu bien dormi ? Je parie que tu n’avais jamais connu un tel Noël ! Mais que se passe-t-il ? Tu me sembles effrayée, ce matin. Ne crains rien, dès que mes enfants seront levés et avant même que ne revienne notre chat, nous te redonnerons ta liberté. Tu nous as apporté tant de joie… J’irai moi-même te reconduire dans un petit coin secret de notre grange. Tu pourras reprendre ta vie de souris libre, bravement et fièrement, comme cet oiseau qui chante si bien à la fenêtre.

Ce matin-là, Jean-Sébastien Bach composa un oratorio de Noël en si bémol qui ressemblait à un hymne à la vie et à la liberté, en l’honneur de Trottinette. L’oiseau Sibémol s’en fut répété cet hymne par-delà les toits jusqu’au bout du monde.

On dit que Trottinette mena une vie heureuse et fort longue, eut de nombreux enfants et… ne fut jamais dévorée par Méchoui !

Source : Contes de Noël pour les petits et les grands, de Micheline Duff, Éditions Québec Amérique 2012. 


346e jour de l’année

12 décembre 2021

On célèbre aujourd’hui…

LA JOURNÉE INTERNATIONALE DE LA RADIO ET DE LA TÉLÉVISION EN FAVEUR DES ENFANTS


À la douce mémoire de…

CLAUDE CASTONGUAY 1929-2020, ministre québécois, père de l’assurance-maladie et de la régie des rentes du Québec.


On jase là…

Quelle délicatesse et respect à St-Louis, hier, à l’occasion de la visite des Canadiens de Montréal. L’organisation des Blues s’est assurée de faire chanter l’hymne national canadien dans les deux langues. Bravo !


Pensée et citation du jour

Tant de mains pour transformer ce monde, et si peu de regards pour le contempler.

Julien Gracq


Ça s’est passé un 12 décembre…

(1973) Les premières pièces de la monnaie olympique, destinée à aider au financement des Jeux de 1976 à Montréal, sont mises en vente.

(1985) Un DC-8 de Arrow Airlines s’écrase quelques secondes après avoir décollé de Gander (T.-N.) pour le Kentucky, tuant 248 membres de la 101e division aéroportée de l’armée américaine ainsi que les huit membres de l’équipage, des militaires américains qui rentraient dans leurs foyers pour Noël. C’est jusque-là le pire accident aérien de l’histoire du Canada.

(2008) À Alma au Québec, un jury, composé de 12 membres, prononce un verdict d’acquittement dans une cause portant sur le suicide assisté. C’est une première dans l’histoire juridique du Canada. Stéphan Dufour a été reconnu non-coupable. Il était accusé d’avoir aidé son oncle malade à s’enlever la vie, le 9 septembre 2006.


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