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Histoire
Ces jours-ci, nous entendrons parler de revendications des débardeurs d’ici et des États-Unis. Il faut savoir que cette communauté de travailleurs tissée serrée porte une longue tradition de solidarité qui tire ses racines dans un métier plutôt rude et quelque peu mystique étant donné la proximité avec les gens de la mer qu’ils côtoient chaque jour.

Jusqu’à l’ouverture de la Voie maritime au milieu des années 1960, l’hiver, les navires ne pouvaient se rendre à Montréal, qui était ceinturée dans les glaces. Au printemps, l’arrivée du premier navire était célébrée parce qu’elle signifiait le retour à la vie portuaire.
L’ouverture du port de Montréal 365 jours par année a été saluée. Non seulement elle est bénéfique pour l’économie, en favorisant certainement les échanges, mais elle permet aux débardeurs, autrefois des employés saisonniers, de travailler à longueur d’année.
La nature du métier de débardeur et les conditions de travail ont façonné la personnalité de ce corps de métier unique.
Évidemment, au fil du temps, les tâches se sont diamétralement transformées, Si les plus vieux déchargeaient des marchandises à bras ou avec des crochets pour un salaire de crève-faim, la génération de leurs petits-enfants gagne des salaires bien au-dessus de la moyenne (144 000 $) et effectue leurs délicates manœuvres de transbordement à l’aide de grosses grues complexes capables de déplacer des conteneurs de plusieurs tonnes.
MÉTIER CASSE-COU
Depuis le début du 19e siècle, les débardeurs du port de Montréal sont issus très majoritairement de la communauté irlandaise. Ce sont de grands gaillards plutôt fiers qu’on reconnaît facilement en ville parce qu’ils portent à la ceinture leur outil de travail de prédilection, le crochet. Ils sont intrépides, transportent des charges presque inhumaines et ne craignent pas de se blesser. Ils sont capables de journées de travail sans fin.
Ces débardeurs multiplient chaque jour des allers-retours dans les cales sombres des navires pour sortir des milliers de poches de sucre, de grains, de ciment ou même d’amiante. Ils doivent avoir un bon dos et la bonne technique parce qu’ils transportent des sacs qui pèsent au moins une cinquantaine de livres.
Montréal est, depuis le lendemain du premier conflit mondial, le plus important port céréalier d’Amérique. Les débardeurs ne font pas que sortir les marchandises des cales, ils chargent également les navires en partance pour l’Europe. Le grain alors entreposé dans des silos est déplacé à bord de navires. Pendant que certains chargent les grains en vrac, d’autres les reçoivent dans une poussière irrespirable… sans masque protecteur.
Le système de communication entre ouvriers étant bien rudimentaire, chaque année, de nombreux débardeurs perdent la vie, enterrés sous ces montagnes de produits de transbordement. Si l’employeur ne fournit pas de masques pour le chargement du grain, il n’en donne pas plus pour le transport des sacs d’amiante. La poussière d’amiante causera de multiples problèmes pulmonaires chez les débardeurs.
RYTHME DE TRAVAIL INFERNAL
Au moment du boum économique d’après-guerre, on estime qu’au moins 4000 débardeurs travaillent au port de Montréal. Pour gagner de l’argent, ces hommes multiplient les heures. Il n’est pas rare de voir un débardeur arriver au port avant le lever du soleil et partir tard en soirée, près de minuit même.
Parce que le dernier quart est payé avec des primes avantageuses, certains vont pousser la note et faire deux et même trois jours de travail sans dormir. Peu importe l’heure, quand le navire abaisse sa passerelle, les grues à vapeur se mettent en marche dans un grincement surprenant.
Peu importe le niveau de fatigue, ils doivent manipuler ces longs câbles pour déverser le plus rapidement possible des milliers de ballots au fond des cales par de petites ouvertures. La paye est bonne si on se compare à l’ouvrier moyen.
Les débardeurs gagnent jusqu’à 4 $ par bloc de 24 heures, tandis qu’un ouvrier gagne approximativement 6 $ pour une semaine d’environ 70 heures.
Évidemment, la fatigue accumulée provoque des accidents, des blessures, des noyades, mais le rythme ne ralentit jamais, peu importe la catastrophe. Les débardeurs travaillent durement, pourtant l’enrichissement collectif ne semble pas toucher leur profession. Leurs rudes conditions de travail les incitent à se solidariser, puis à se syndiquer.
En 1903, ils arrêtent complètement de décharger les navires. L’affrontement avec les patrons se transforme en petite guerre civile dans les rues de Montréal, à un tel point qu’au bout de six semaines de grève, le gouvernement doit déployer l’armée pour rétablir l’ordre.
La culture des marins à longtemps teinté l’esprit et le développement du secteur commercial de la métropole. Les cantines, les bars, les tavernes, comme celle du célèbre Joe Beef, et les maisons de prostitution donnent des couleurs à la ville.
Débardeurs, marins et armateurs portent une culture de la mer qui s’invite inévitablement dans le quotidien de ces Montréalais d’une autre époque. Des hommes forts, qui ne craignent pas d’échanger quelques taloches, de lever le coude et de se retrousser les manches pour travailler fort.
Source : Martin Landry, Historien, Journal de Montréal, cahier Weekend, 19 octobre 2024, p70
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