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Histoire
APRÈS LE PRIMAIRE, LA FORMATION ENSEIGNÉE AU COLLÈGE CLASSIQUE DURAIT HUIT ANS ET INCLUAIT LE LATIN ET LE GREC
Alors que des centaines de milliers de jeunes Québécois retournent sur les bancs d’école, certains se plaignent déjà qu’ils ont beaucoup trop de français, de mathématiques ou de sciences.
Profitons-en pour faire un petit voyage dans le temps.

Imaginez que nous sommes en septembre 1955. Vous avez terminé votre primaire et vous entrez au collège classique. Votre parcours durera huit ans. Chaque étape porte un nom qui semble aujourd’hui sortir d’un roman : Éléments latins, Syntaxe, Méthode, Versification, Belles-Lettres, Rhétorique, Philosophie I et Philosophie II.
Bienvenue dans l’école québécoise d’autrefois !
Le cours classique a profondément marqué l’histoire du Québec. Ses origines remontent au Régime français. Dès 1635, les Jésuites ouvrent à Québec un collège inspiré du modèle humaniste européen. À titre de comparaison, Harvard est fondée l’année suivante, en 1636. Il faut cependant éviter d’en conclure que les deux institutions étaient équivalentes.
Le collège veut former l’esprit et la morale des étudiants, mais aussi développer leur capacité à raisonner, à écrire et à s’exprimer. Et évidemment, dans le Québec catholique d’autrefois, former l’esprit signifie également former un bon chrétien.
ROSA, ROSE, ROSAM…
Le roi incontesté de ce système scolaire, c’est le latin. On traduit Cicéron et Virgile, on apprend la grammaire, on décline, on conjugue, on compose. Le grec occupe également une place importante dans cette culture classique.
Pourquoi enseigner autant des langues que presque personne ne parle ? Parce qu’on croit qu’elles constituent une extraordinaire gymnastique intellectuelle. Le but n’est pas nécessairement de commander sin déjeuner en latin, mais d’apprendre à analyser une phrase, à maîtriser la langue, à raisonner avec précision et à accéder directement aux grands textes de l’Antiquité.
Les archives du Collège des Jésuites montrent qu’au XVIIe siècle déjà, les jeunes de Québec étudiaient Ovide et Sénèque. Ils devaient même composer des vers latins !
PAS DE POWERPOINT
À mesure qu’il avance dans le cours classique, l’élève doit apprendre la rhétorique, l’art de construire une pensée, de développer un argument et de défendre une idée.
Au Collège des Jésuites de Québec, des élèves participent même à de véritables joutes philosophiques publiques. Des personnages parmi les plus importants de la colonie peuvent assister à ces exercices, poser des questions et soulever des objections.
Pas question de se cacher au fond de la classe !
L’ÉCOLE… ET TOUT LE RESTE
Pour des milliers de jeunes vivant loin des grands centres, étudier signifie souvent devenir pensionnaire et adopter un mode de vie bien différent.
Lever matinal, périodes d’étude, repas pris en commun, pratiques religieuses, dortoirs, surveillance, silence à certains moments de la journée… l’école ne s’arrête pratiquement jamais. Lespensionnaires ne rentrent chez eux que pour les grands congés, mais les parents peuvent venir visiter fiston le dimanche.
Pourquoi accepter un pareil parcours ? Parce que le cours classique mène au baccalauréat ès arts et constitue pendant longtemps la grande voie d’accès aux études universitaires et aux professions libérales.
Vous rêvez de devenir médecin ? Avocat ? Notaire ? Prêtre ? Le collège classique est souvent le chemin à suivre.
Il devient donc également un puissant marqueur social.
Être « un homme instruit », au Québec, signifie longtemps avoir fréquenté ces institutions, appris le latin, étudié la philosophie et développé cette culture générale qui caractérisera plusieurs générations de politiciens, d’avocats, de médecins, d’écrivains et de membres du clergé.
Mais remarquez bien le mot que je viens d’utiliser : homme.
ET LES FILLES ?
Pendant des générations, le cours classique est essentiellement une affaire masculine. Les jeunes filles sont bien sûr scolarisées, notamment dans les couvents et les pensionnats dirigés par des communautés religieuses, mais elles n’ont pas accès de façon équivalente à cette grande voie conduisant aux études universitaires.
Il faut attendre 1908 pour voir naître à Montréal la première institution catholique d’enseignement classique supérieur destinée aux jeunes filles, fondée par la Congrégation de Notre-Dame.
Cette formation peut être intellectuellement remarquable, mais elle ne constitue pas l’école de tous les Québécois.
À l’aube des années 1960, le Québec accuse d’importants retards de scolarisation.
Selon les données souvent reprises sur cette période, seul 13 % des jeunes Québécois francophones atteignent la 11e année et à peine 4 % fréquentent l’université.
Pour une famille ouvrière ou rurale, envoyer un enfant étudier pendant des années représente un investissement considérable.
RÉVOLUTION TRANQUILLE
Au début des années 1960, le système est de plus en plus remis en question. L’économie exige davantage de techniciens, de scientifiques, d’ingénieurs et de travailleurs spécialisés. La population réclame aussi un meilleur accès à l’éducation.
De nombreuses voix s’élèvent pour dénoncer un cours classique jugé dépassé et de moins en moins adapté aux besoins des francophones du Québec.
En 1961, le gouvernement de Jean Lesage crée la Commission royale d’enquête sur l’enseignement, présidée par Mgr Alphonse-Marie Parent.
Le célèbre rapport Parent va contribuer à transformer complètement notre façon de concevoir l’école.
En quelques années, la paysage scolaire est bouleversé. Les collèges classiques disparaissent ou se transforment.
C’est la fin d’une époque.
Avec la rentrée, certains grands-parents penseront peut-être : « Dans notre temps, l’école était autrement plus difficile ! »
Et ils n’auront pas complètement tort.
On peut certainement admirer certaines ambitions du cours classique : maîtriser sa langue, apprendre à argumenter, lire les grands auteurs, étudier la philosophie et acquérir une vaste culture générale,
C’ÉTAIT MIEUX AVANT ?
Mais attention à la nostalgie.
Cette école capable de former des esprits remarquablement cultivés était aussi celle d’une société où l’accès aux longues études demeurait le privilège d’une minorité et où les filles ont dû attendre beaucoup plus longtemps avant d’accéder au même parcours.
Nous avons peut-être perdu du latin et du grec en chemin, mais nous avons gagné une idée autrement plus importante, les études supérieures ne doivent pas être réservées à une élite.
Alors, à tous les élèves qui trouveront leur horaire de rentrée épouvantable consolez-vous.
Il aurait pu être écrit : Versification, latin et grec, lundi matin, 8 h.
Bonne rentrée !
Source : Martin Landry, historien, Journal de Montréal, 29-30 août 2026, p62
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