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Histoire
LA DÉFAITE DE JEAN LESAGE EN 1966 EST ACCUEILLIE COMME UN SÉISME POLITIQUE
Jean Lesage déclenche une élection générale du 5 juin 1966. Fort de sondages favorables au printemps, il espère obtenir un troisième mandat afin de poursuivre la Révolution tranquille québécoise.
Pour la campagne de 1966, il change toutefois de stratégie. Cette fois, il place toute la campagne sur ses épaules et relègue à l’arrière-plan plusieurs ministres vedettes de son équipe. Ses proches sont surpris par ce véritable one man show, mais que faire ? C’est lui le chef. L’histoire nous apprend rapidement que c’était une très mauvaise stratégie.

L’annonce de la défaite des libéraux est accueillie comme un véritable tremblement de terre politique. Une défaite aussi surprenante qu’amère pour Jean Lesage, qui ne reconnaîtra officiellement la victoire de l’Union nationale que trois jours plus tard.
Il faut dire que le Parti libéral avait obtenu davantage de votes que l’Union nationale, mais, grâce à une carte électorale favorisant fortement les régions rurales, les unionistes réussissent à faire élire 56 députés contre 50 pour les libéraux.
La majorité des analystes expliquent cette défaite par la fatigue provoquée par le rythme accéléré des réformes, la hausse des taxes, le mécontentement entourant la réforme de l’éducation et le sentiment, dans plusieurs régions rurales, d’être abandonnés au profit de Montréal.
Il faut aussi souligner que la présence des partis indépendantistes, notamment le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN) de Pierre Bourgault, contribue à diviser le vote libéral.
DANS LA CONTINUITÉ
Le 16 juin 1966, Daniel Johnson s’installe dans le fauteuil du premier ministre. Durant la nuit, Jean Lesage subit une crise cardiaque qui restera longtemps cachée à la population québécoise.
Lorsque l’Union nationale reprend le pouvoir en 1966, plusieurs croient assister à l’enterrement de la Révolution tranquille et au retour du vieux conservatisme de l’ère Maurice Duplessis. Pourtant, contre toute attente, Daniel Johnson choisit plutôt de poursuivre une bonne partie de la modernisation amorcée par Jean Lesage.
Son gouvernement aligne des ministres de renom, comme Jean-Jacques Bertrand, Paul Dozois, Marcel Masse et Jean-Guy Cardinal. Il poursuit les réformes en éducation, adopte la loi créant le Protecteur du citoyen et réorganise l’État avec de nouveaux ministères, notamment celui des Institutions financières.
Derrière le slogan « Égalité ou indépendance », Johnson tentait depuis quelques années de concilier nationalisme québécois et modernisation de l’appareil public.
BRAS DE FER AVEC OTTAWA
À peine arrivé au pouvoir, Johnson doit affronter une violente grève dans les hôpitaux qui menace le système de santé. Pendant ce temps, il ouvre un bras de fer avec Ottawa en réclamant le contrôle complet de l’impôt québécois. Mais malgré toutes ces tensions, le Québec entre dans une nouvelle ère de modernité avec l’ouverture du métro de Montréal et l’ouverture des premiers cégeps en 1967.
L’Expo 67 projette Montréal sur la scène internationale et nourrit un immense sentiment de fierté nationale. Johnson profite du contexte pour rapprocher le Québec de la France. Sa rencontre avec Charles De Gaulle mène à une coopération culturelle sans précédent entre Paris et Québec.
Puis survient le choc du « Vive le Québec libre ! » lancé du balcon de l’hôtel de ville de Montréal. Cette phrase historique secoue les relations entre Québec, Ottawa et la France, mais contribue aussi à internationaliser la question québécoise.
Pendant ce temps, le nationalisme québécois se radicalise. René Lévesque rompt avec les libéraux et défend désormais ouvertement son idée de souveraineté-association à travers le mouvement du même nom qui deviendra le Parti québécois.
Face à lui, Pierre Elliott Trudeau défend une vision d’un Canada bilingue, mais fortement centralisé. L’affrontement idéologique entre Johnson, Lévesque et Trudeau redéfinit alors complètement la politique canadienne.
TENSIONS ET MANIFESTATIONS
Johnson poursuit aussi la modernisation de l’État québécois avec la création du ministère des Relations internationales, la naissance de Télé-Québec (alors appelée Radio-Québec) et son appui au développement d’un futur système universel d’assurance maladie recommandé par la commission Castonguay.
Mais derrière cette effervescence, les tensions sociales explosent. Dans cette moitié des années 1960, les manifestations se multiplient et le climat politique devient électrique.
On n’a qu’à penser au fameux « Lundi de la matraque » de juin 1968, un affrontement qui provoque une fracture importante entre les nationalistes québécois et le pouvoir fédéral.
Puis, brusquement, tout bascule. Le 26 septembre 1968, à la veille de l’inauguration du gigantesque barrage Manic-5, Daniel Johnson meurt d’une crise cardiaque. Sa disparition soudaine met fin à une période courte, mais déterminante.
En à peine deux ans, Johnson aura contribué à transformer le Québec moderne, à faire rayonner le nationalisme québécois à l’international et à préparer le terrain aux grands affrontements constitutionnels des décennies suivantes. Mais sa mort soudaine plonge encore une fois l’Union nationale dans une crise de leadership.
LE QUÉBEC EN PLEINE ÉBULITION
Son successeur, Jean-Jacques Bertrand, hérite d’un Québec en pleine ébullition. Montée du nationalisme, radicalisation du FLQ, agitation étudiante, tensions linguistiques et affrontements de plus en plus durs avec Ottawa.
S’il complète plusieurs réformes amorcées sous Johnson, on sent rapidement que Bertrand ne possède pas la posture combative de son prédécesseur sur le plan constitutionnel.
Le gouvernement unioniste paraît désormais hésitant, coincé entre un nationalisme québécois de plus en plus radical et un fédéralisme incarné par de nouvelles figures montantes, comme Pierre Elliott Trudeau et Robert Bourassa.
Le court règne de Jean-Jacques Bertrand se déroule dans un climat explosif. À l’automne 1968, les cégeps et les universités s’embrasent. Des milliers d’étudiants réclament une deuxième université francophone à Montréal, une réforme des prêts et bourses ainsi que davantage de liberté dans le nouveau réseau collégial.
Dans les rues de Montréal, les manifestations grossissent pendant que le nationalisme québécois se transforme rapidement en mouvement souverainiste organisé.
NAISSANCE DU PARTI QUÉBÉCOIS
En octobre 1968, le Parti québécois voit officiellement le jour sous la direction de René Lévesque.
Malgré les tensions, le gouvernement Bertrand poursuit plusieurs réformes majeures de la Révolution tranquille, Il crée le ministère de l’Immigration, instaure le Protecteur du citoyen, abolit le vieux Conseil législatif et transforme l’Assemblée législative en Assemblée nationale du Québec.
Puis, en décembre 1968, Québec lance le réseau de l’Université du Québec, qui mènera notamment à la création de l’UQAM et à une démocratisation sans précédent de l’enseignement supérieur.
Mais c’est surtout la question linguistique qui fragilise son gouvernement. En 1968, l’Union nationale dépose le projet de loi 85 pour tenter de régler la crise linguistique et scolaire à Saint-Léonard. Devant la controverse, Bertrand le retire et met sur pied la Commission Gendron afin d’étudier l’avenir du français au Québec.
Pourtant, lorsqu’il adopte finalement la célèbre loi 63 en 1969, qui maintient le libre choix de la langue d’enseignement, la tempête éclate quand même. Des dizaines de milliers de manifestants dénoncent alors ce qu’ils considèrent comme une capitulation face à la domination grandissante de l’anglais à Montréal.
Pendant ce temps, le Québec traverse une période de fortes secousses sociales. L’affaire de l’Université Sir George Williams, les manifestations pour un « McGill français », les émeutes liées à la grève des policiers de Montréal et la radicalisation du FLQ témoignent d’un climat de plus en plus tendu.
L’idée de la souveraineté gagne du terrain pendant que le vieux parti de l’Union nationale perd progressivement ses appuis, autant chez les nationalistes attirés par Lévesque que chez les fédéralistes séduits par Robert Bourassa.
Le gouvernement Bertrand laisse néanmoins quelques réalisations durables. Comme la loi qui fera naître la Régie de l’assurance maladie du Québec, la création de Loto-Québec pour générer de nouveaux revenus pour l’État québécois et la fondation de SOQUIP.
Cette dernière vise notamment à explorer le potentiel pétrolier et gazier du Québec afin de réduire la dépendance de la province aux combustibles fossiles importés.
À BOUT DE SOUFFLE
Mais on sent déjà que l’Union nationale est à bout de souffle après un seul mandat. Lors des élections de 1970, le parti s’effondre. Les libéraux de Robert Bourassa prennent le pouvoir, tandis que le Parti québécois s’impose comme le nouvelle grande force nationaliste.
Est-ce la fin de la Révolution tranquille ? Peut-être pas… la suite et la conclusion la semaine prochaine.
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Source : Martin Landry, historien, Journal de Montréal, 30-31 mai 2026, p69
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