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Histoire
RETOUR SUR LE CHEMIN QUI A PERMIS AUX FAMILLES OUVRIÈRES D’ACCÉDER AUX CHALETS ET AUX TERRAINS DE CAMPING
En ce moment même, des centaines de milliers de Québécois prennent la route des vacances. Les glacières sont pleines, les vélos sont attachés à l’arrière des voitures et les enfants ont déjà demandé trois fois : « On arrive-tu bientôt ? »
Cette scène nous paraît aujourd’hui tout à fait normale. Pourtant, elle aurait semblé inimaginable il y a moins d’un siècle.

À cette époque, les vacances n’existaient pratiquement pas pour les travailleurs. L’ouvrier moyen passait six jours par semaine à l’usine, au chantier ou à l’atelier, sans aucun congé payé. Bien sûr, le calendrier était ponctué de fêtes religieuses et de quelques jours fériés, mais partir une ou deux semaines avec sa famille relevait d’un privilège réservé aux plus fortunés.
Pour l’immense majorité des travailleurs, une journée de repos signifiait une journée sans salaire.
LES VACANCES, POUR LES RICHES
Au XIXe siècle, seuls les mieux nantis peuvent profiter des grands hôtels de Pointe-au-Pic, de Cacouna ou de Métis-sur-Mer pour respirer l’air du large. Pour les autres, l’été ressemble aux autres saisons : on travaille !
Ce n’est qu’au tournant du XXe siècle que quelques grandes entreprises et certains services publics commencent à offrir des congés rémunérés à leurs employés.
L’EUROPE OUVRE LA VOIE
L’idée de payer un salarié pendant qu’il ne travaille pas a longtemps semblé inconcevable. Il faut attendre les années 1880 pour que le chancelier allemand Otto von Bismarck jette les bases de l’État-providence en instaurant les premières grandes protections sociales destinées aux travailleurs.
Les congés payés s’inscriront plus tard dans cette même logique d’amélioration des conditions de vie.
Au cours de la première moitié du XXe siècle, plusieurs pays européens adoptent progressivement des lois encadrant les vacances rémunérées. La Pologne, la Tchécoslovaquie, la Suède, la Norvège, la France et la Belgique figurent parmi les pionniers.
Le cas français demeure le plus célèbre. En 1936, en pleine crise économique et au lendemain d’une immense vague de grèves, le gouvernement du Front populaire dirigé par Léon Blum accorde deux semaines de congés payés à des millions de salariés.
Résultat : quelques semaines plus tard, des familles ouvrières découvrent la mer, la montagne ou la campagne pour la première fois. Les photographies de cet été 1936 deviendront l’un des symboles les plus marquants du XXe siècle.
Ces avancées ne tombent toutefois pas du ciel. Elles sont le fruit de décennies de revendications syndicales et de profondes transformations sociales qui redéfinissent peu à peu la place du travail… et celle du repos.
LA GUERRE QUI CHANGE TOUT
Paradoxalement, ce n’est pas le tourisme qui démocratise les vacances.
C’est la Seconde Guerre mondiale.
Afin de freiner l’inflation au Canada, Ottawa limite les hausses salariales. Les employeurs cherchent alors d’autres moyens d’améliorer les conditions de leurs employés. Les vacances payées deviennent ainsi une nouvelle forme de rémunération.
Entre 1941 et 1946, plus de 400 000 travailleurs québécois obtiennent des congés payés grâce aux mesures administrées par le Conseil général du travail en temps de guerre. Quelques années plus tôt, un tel chiffre aurait été impensable.
En 1946, le Québec fait figure de pionnier en Amérique du Nord en adoptant une première réglementation garantissant une semaine de vacances payées à de nombreux salariés. Les travailleurs agricoles, plusieurs ouvriers forestiers et les domestiques en sont toutefois exclus. Mais le mouvement est lancé.
LES VACANCES ARRIVENT AU QUÉBEC
Cette réforme change rapidement les habitudes de vie. Pour la première fois, des familles disposent d’un véritable temps libre commun. Les chalets cessent progressivement d’être le privilège d’une élite pour devenir le rêve de la classe moyenne.
Puis vient l’automobile.
À partir des années 1950 et 1960, les Québécois prennent massivement la route. Les fabricants de tentes-roulottes connaissent un essor spectaculaire. Des modèles comme les Bonair et les Boler, conçues au Canada, deviennent rapidement les emblèmes des vacances familiales. Leur silhouette arrondie accompagne l’explosion des campings partout au pays.
Même les spécialistes de l’époque s’interrogent sur cette nouvelle réalité.
En 1948, le chercheur Charles Bélanger, de l’Université Laval, estime que les congés payés représentent un progrès considérable, mais il juge nécessaire d’assurer une « organisation rationnelle des loisirs » afin que les vacances ne deviennent pas « l’occasion de désordres sociaux ». Une inquiétude qui fait sourire aujourd’hui, mais qui témoigne du caractère profondément nouveau de cette conquête sociale.
LA NAISSANCE D’UNE TRADITION
En 1968, les travailleurs québécois obtiennent une deuxième semaine de vacances payées.
Puis survient un autre tournant. L’été 1971 change durablement le visage du Québec. Pour la première fois, des centaines de milliers de travailleurs de la construction ferment leur coffre à outils et prennent tous la route au même moment. Les autoroutes deviennent d’immenses convois vers les Laurentides, Charlevoix ou la Gaspésie. Les campings affichent complet, les motels débordent et les plages publiques se remplissent de vacanciers.
L’expression « vacances de la construction » entre dans le vocabulaire québécois. Une tradition est née.
ET CHEZ NOS VOISINS ?
Le Québec n’est pas un cas unique. Partout au Canada, les travailleurs ont droit à un minimum de deux semaines de vacances payées. La Saskatchewan se démarque toutefois en accordant une troisième semaine de vacances dès la première année d’emploi, puis une quatrième après dix ans de service.
Le contraste est encore plus frappant lorsqu’on traverse la frontière américaine. Ironiquement, le pays qui a popularisé le rêve des grandes vacances grâce à l’automobile, aux motels et aux « roadtrips » demeure l’une des rares grandes économies occidentales à ne garantir légalement aucun congé payé à ses travailleurs.
JE ME SOUVIENS
Chaque tente-roulotte qui file vers un camping, chaque famille qui s’arrête dans un casse-croûte et chaque enfant qui plonge dans un lac est, en quelque sorte, l’héritier d’un combat mené par des travailleurs, des syndicats et des législateurs qui ont fini par convaincre la société qu’il existait une richesse aussi précieuse que le travail… Le temps.
Nous croyons souvent que les vacances ont toujours fait partie de l’été. En réalité, elles constituent l’une des plus grandes conquêtes sociales du XXe siècle.
Alors, si vous passez quelques heures coincés dans la circulation en direction du chalet ou du camping, rappelez-vous une chose : pendant des générations, le plus beau des voyages consistait simplement à avoir le droit de s’arrêter.
Source : Martin Landry, historien, Journal de Montréal, 25 juillet 2026, p40. – Photo: Camping Lac-Chat 1959
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