Un pan de notre histoire : L’été où Montréal déclara la guerre aux mouches

Histoire

EN 1912, UN JOURNAL MOBILISE PRÈS DE 1000 ENFANTS POUR EXTERMINER CES INSECTES DANS UNE VILLE INSALUBRE

Imaginez la scène. Montréal, été 1912. Il fait chaud, les fenêtres sont ouvertes et, quelque part près du dépotoir de la rue Boyer, un garçon de 8 ans, Eddie Kavanagh, chasse les mouches. Pas quelques-unes : il veut devenir le meilleur chasseur de mouches de Montréal.

Et, il réussira. En trois semaines, le garçon en capturera près de 1,5 million. Oui. Vous avez bien lu, un million et demi de mouches. Et elles auraient été comptées !

Cette étonnante histoire a notamment été étudiée par les historiennes Valerie Minnett et Mary-Anne Poutanen et publiée dans leur article « Swatting Flies for Health : Children and Tuberculosis in Early Twentieth-Century Montreal ».

LA GUERRE EST DÉCLARÉE

Tout commence à l’été 1912, quand le Montreal Daily Star lance un immense concours destiné aux enfants de l’île : « Swat the Fly ». Le principe est simple, il faut tuer des mouches, puis les rapporter au journal pour peut-être gagner de l’argent.a

Mais pas question de se présenter au Star sans y apporter son butin. Les enfants arrivent avec des contenants remplis de cadavres de mouches. Et il y a de l’argent à gagner. Le journal met 350 $ en prix. Le premier prix s’élève à 25 $, une somme considérable en 1912.

L’idée fonctionne au-delà de toute espérance. Pendant trois semaines, près de 1000 enfants se lancent dans cette improbable extermination. Le Star publie leurs résultats, leurs photographies, des conseils de chasse et motive les petits chasseurs.

POURQUOI TANT DE HAINE ?

La théorie microbienne des maladies a bouleversé la médecine au cours des décennies précédentes. On comprend de mieux en mieux que des organismes invisibles peuvent transmettre certaines maladies. La mouche devient l’ennemie idéale. Elle devient en quelque sorte un microbe sur pattes.

À l’époque, on lui attribue notamment un rôle dans la propagation de maladies infectieuses. Certaines de ces craintes étaient fondées, même si son importance dans la transmission de maladies comme la tuberculose a alors été exagérée.

LE CLUB MED DE LA MOUCHE

Montréal est l’une des villes les plus malsaines d’Amérique du Nord. Nous sommes encore dans une ville de chevaux. Il y en a des milliers et un seul cheval peut produire autour de 10 kilos de fumier par jour. Faites le calcul.

Ajoutez des écuries, les latrines extérieures, les déchets ménagers, les dépotoirs, les carcasses d’animaux, les arrière-cours mal entretenues et les problèmes de drainage de certains quartiers.

Pour une mouche, Montréal ressemble presque au Club Med. Pour un enfant participant au concours, certains quartiers ressemblent surtout à une mine d’or.

LES CHAMPIONS CHASSEURS

Revenons justement à Eddie Kavanagh. Le garçon de 8 ans possède un avantage stratégique formidable… sa famille habite près du dépotoir de la rue Boyer. Encore mieux, une fenêtre de la remise familiale donne sur le dépotoir. Eddie transforme donc la remise en piège et y attire les mouches.

Résultat : il en aurait attrapé près de 1,5 millions. C’est suffisant pour faire de lui le champion du concours. Mais Eddie est loin d’être le seul enfant à développer sa petite stratégie commerciale.

Un autre chasseur, Harold Brookwell, dispose lui aussi d’un sérieux avantage concurrentiel : son père possède un abattoir. Autrement dit, il a pratiquement accès à une réserve privée de mouches. On raconte qu’il en a déjà tué 47 d’un seul coup.

Le garçon s’était confectionné des pièges avec des seaux enduits de mélasse pour en attraper davantage. Le taylorisme appliqué à la tapette à mouches… genre !

D’autres travaillent en équipe. David Devine, de la rue Hermine, fonde le « fly trust » et mobilise ses camarades. Il se déclare président et directeur de son cartel.

La folie gagne même les tout-petits. Le Montreal Daily Star raconte le cas d’Augustina Parsons, âgée de seulement 2 ans. Selon le journal, elle aurait rapporté plus de 9000 mouches. Je précise ici que l’anecdote nous vient du journal qui organise le concours et qui avait tout intérêt à transformer ses jeunes chasseurs en vedettes.

MONTRÉAL, CHAMPIONNE DU MONDE

Après trois semaines de massacres vient le moment de faire les comptes. Toronto avait organisé une campagne semblable. Résultat : moins de 1,5 million de mouches tuées. À Washington, on parle d’environ 7 millions.

À Montréal ? Plus de 25 millions.

Le Star peut pratiquement proclamer les petits Montréalais champions du monde de la tapette à mouches. Un titre pour le moins ironique pour une ville qui a le deuxième taux de mortalité infantile le plus élevé au monde, juste après Calcutta, en Inde.

TOUT N’EST PAS SI DRÔLE

Beaucoup de ces enfants vivent dans des quartiers ouvriers où les conditions sanitaires sont pitoyables. Cette campagne vise à inciter les familles les plus pauvres de la ville à faire un grand nettoyage, mais, en réalité, ces gens n’ont aucun contrôle sur plusieurs des problèmes qui favorisent la prolifération des mouches : logements surpeuplés, mauvais drainage des eaux usées, dépotoirs à ciel ouvert et latrines extérieures.

Autrement dit, tuer des mouches coûte beaucoup moins cher que de moderniser les infrastructures urbaines. La campagne insiste beaucoup sur les comportements individuels alors qu’une partie du problème est collective.

UNE PETITE RÉVOLUTION AU BOUT D’UNE TAPETTE

Aujourd’hui, l’idée de mobiliser un millier d’enfants dans les ruelles de Montréal avec pour mission de rapporter des chaudières de mouches mortes ferait probablement sourciller la Direction de la santé publique.

Mais en cet été 1912, ces petits Montréalais, sans vraiment le savoir, ont participé à une prise de conscience collective sur l’état de la salubrité dans les quartiers pauvres de Montréal.

Source : Martin Landry, historien, Journal de Montréal, 15-16 août 2026, p56

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