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Histoire
AU TERME DU MANDAT DE ROBERT BOURASSA, MARQUÉ PAR SON AMBITIEUX PROJET DE LA BAIE JAMES, LES QUÉBÉCOIS SONT DAVANTAGE PRÉOCCUPÉS PAR LA QUESTION NATIONALE
La Révolution tranquille se termine-t-elle avec la fin des années 60 ? Non, pas du tout ! En fait, l’élection de Robert Bourassa en 1970 ne marque pas la fin du processus, mais plutôt le moment où il atteint sa maturité. Les grandes institutions du Québec moderne sont désormais en place, l’État-providence est maintenant bien réel au Québec.
Après dix ans de réformes, le Québec contrôle désormais son « or bleu », il a de puissants leviers économiques et une fonction publique moderne.

Pour se faire élire, le jeune Bourassa avait promis 100 000 emplois. Il n’a que 36 ans et peu d’expérience politique, mais il comprend que si les Québécois veulent profiter des acquis de la Révolution tranquille, ils vont devoir créer de la richesse.
En 1971, Robert Bourassa veut au plus vite tourner la page de la crise d’octobre 70 et frappe l’imaginaire des Québécois en dévoilant le projet de la Baie-James. Au moment où l’Occident semble favoriser le développement de l’énergie nucléaire, Bourassa met le pied sur l’accélérateur du développement de l’hydroélectricité.
PROJET DU SIÈCLE
Le 30 avril 1971, il explique comment, sur un colossal territoire de 350 000 Km2, près de trois fois la superficie de l’Angleterre, il ambitionne de construire ce qui deviendra le plus vaste complexe hydroélectrique de la planète. Le Québec voit grand. On vient tout juste de présenter au monde la plus belle Exposition universelle de l’histoire et on s’apprête à accueillir les Jeux olympiques d’été. C’est comme si le Québec ne voulait plus être « né pour un petit pain ».
Le projet de la Baie-James est ambitieux. Mais, avant de rêver de produire le moindre kilowatt, il faut d’abord ouvrir le territoire à la machinerie dans l’un des plus vastes écosystèmes forestiers de la planète.
Des équipes d’arpenteurs et de bûcherons sont déployés par hydravion ou par hélicoptère au cœur de la forêt boréale afin de tracer le parcours de la future route. La vie est rude dans le Nord, les travailleurs affrontent les nuées de mouches noires et les températures nordiques. Malgré des salaires attrayants, le roulement de personnel est considérable.
Mais les défis ne sont pas uniquement logistiques. Personne n’a pensé à demander aux habitants de la Baie-James ce qu’ils pensent du projet. Les nations autochtones se retrouvent devant un fait presque accompli et elles craignent les conséquences environnementales et sociales de ce mégaprojet sur leur mode de vie.
NÉGOCIER AVEC LES AUTOCHTONES
La nation crie se mobilise et dépose une requête contestant la légalité de la loi ayant créé la Société de développement du chantier.
Même si le gouvernement fait la sourde oreille à leurs demandes, le 15 novembre 1973, à 15 heures précises, un véritable coup de tonnerre secoue le Québec. Le juge Albert Malouf dit que l’État est en train de transformer profondément un territoire déjà occupé et utilisé depuis des générations par les Cris et les Inuits sans avoir réglé adéquatement la question avec ces derniers.
Il considère que les dommages engendrés par cette transformation de l’Écosystème risquent d’être irréversibles. Il faut donc arrêter les travaux jusqu’à ce que la question soit tranchée.
Même si l’affaire est portée en appel et renversée par la suite, Robert Bourassa comprend que le projet ne pourra avancer sans une entente durable avec les peuples autochtones. S’amorce alors une délicate négociation qui débouche, le 11 novembre 1975, sur la Convention de la Baie-James et du Nord québécois.
Signée par les représentants cris et Inuits, Hydro-Québec ainsi que les gouvernements du Québec et du Canada, cette entente historique redéfinit les rapports entre le développement du territoire et les droits autochtones. Elle permet la poursuite des travaux dans un climat plus apaisé, mais elle envoie aussi le signal qu’il n’y a pas que les Québécois qui habitent le Sud qui ont envie d’être maîtres chez eux,
CONSTITUTION

Au début des années 1970, le Canada n’est toujours pas entièrement maître de sa destinée, sa Constitution est toujours à Londres. Si la question constitutionnelle revient régulièrement à l’ordre du jour depuis dix ans, on sent que l’ancien ministre de la Justice, maintenant aux commandes du pays, Pierre Elliott Trudeau, a l’intention de la rapatrier.
Et même d’y enchâsser la Charte canadienne des droits et libertés. Il passe proche de réussir en 1971 lors de la conférence de Victoria, mais il se bute à la résistance du Québec.
Cette incapacité à ramener au pays sa Constitution et ses querelle fédérales-provinciales omniprésentes depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale tendent à donner des arguments aux partisans de la sécession du Québec.
LE VENT TOURNE
Pendant que les grues s’élèvent à la Baie-James, l’économie mondiale semble se dérégler. Le choc pétrolier de 1973 agit comme une douche froide pour les économies occidentales. En quelques mois, le prix du pétrole s’envole, l’inflation explose et la croissance ralentit.
Au Québec, la crise renforce la conviction de Robert Bourassa que l’avenir énergétique de la province repose sur ses immenses ressources hydroélectriques. Plus que jamais, la Baie-James apparaît comme une réponse québécoise à la dépendance envers le pétrole du Moyen-Orient.
Entre-temps, l’inflation atteint des niveaux inconnus depuis des décennies. L’économie tourne au ralenti, les prix explosent et le chômage gagne du terrain.
Pour les gouvernements, c’est la tempête parfaite, les revenus fiscaux stagnent alors que les dépenses publiques ne cessent d’augmenter.
Depuis le début de la Révolution tranquille, les gouvernements investissent massivement dans les écoles, les hôpitaux, les universités et les grands projets structurants. Les déficits se creusent rapidement, D’environ 400 millions $ au milieu de la décennie, ils approchent ensuite le milliard de dollars. Pour un Québec qui n’a jamais connu de tels niveaux d’endettement, le signal est inquiétant.
Pour la première fois depuis 1960, plusieurs observateurs commencent à se demander jusqu’où l’État peut continuer de grandir. Le grand rêve de modernisation se heurte désormais à une réalité plus dure, celle des finances publiques.
LA QUESTION IDENTITAIRE
À cela s’ajoute les importantes grèves du secteur public et les dépassements de coûts des Jeux olympiques de Montréal. Peu à peu, un sentiment s’installe : après quinze ans d’expansion rapide de l’État québécois, il faut ralentir le rythme des dépenses.
« Maîtres chez nous (1962) », « Égalité ou indépendance (1966) », « Québec plus que jamais (1970) »… Ça fait un petit bout que les Québécois se font dire par ceux qui aspirent à gouverner que le Québec peut, s’il le souhaite, être plus autonome. On peut dire que cette nouvelle confiance profite au Parti Québécois de René Lévesque, si bien que le 15 novembre 1976, le PQ remporte une victoire historique. La surprise est immense.
Pour la première fois, un parti indépendantiste prend le pouvoir au pays. Bien sûr, les électeurs ne votent pas tous pour l’indépendance. Plusieurs souhaitent d’abord sanctionner le gouvernement Bourassa. Mais une chose est certaine : le débat public à changé et une partie croissante de la population se demande désormais qui doit contrôler les principaux leviers du développement de l’État québécois.
Le projet de souveraineté-association porté par René Lévesque place cette question au cœur de la vie politique québécoise. À la fin des années 1970, la Révolution tranquille, pas si tranquille finalement… tire doucement sa révérence. Désormais, les Québécois sont davantage préoccupés par la question nationale.
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Source : Martin Landry, historien, Journal de Montréal, 6-7 juin 2026, p58
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