Un pan de notre histoire : le débat télévisé qui a tout changé

Histoire

DEPUIS 1962, AUCUNE ÉLECTION QUÉBÉCOISE NE SE TIENT SANS UN DÉBAT EN DIRECT ENTRE LES CHEFS DE PARTI

En 1962, le premier débat télévisé de l’histoire canadienne oppose un Jean Lesage télégénique à un Daniel Johnson mal à l’aise, ce qui donne la majorité au chef du Parti libéral.

« C’est un événement historique. On passe du sous-sol d’église à la télévision pour faire passer nos messages », affirme Luc Dupont, professeur à l’Université d’Ottawa et spécialiste de la communication politique.

On est le 11 novembre 1962, à trois jours des élections provinciales. Les deux chefs de parti ont accepté l’invitation de la Société Radio-Canada, mais ils ne se présentent pas à armes égales.

« Lesage a profité des conseils de Maurice Leroux, qui est allé se documenter jusqu’à Washington pour connaître les clés d’une bonne performance télévisuelle. Lesage se présente en confiance, reposé, il regarde directement la caméra. Johnson, qui avait fait campagne dans la journée, est fatigué, hésitant, et passe beaucoup de temps à fouiller dans ses notes plutôt que de s’adresser aux téléspectateurs. C’est désastreux pour lui », reprend M. Dupont.

Résultat, l’homme du slogan « Maître chez nous » remporte une victoire décisive. Il a profité du débat du 11 novembre pour lancer son projet de nationalisation de l’électricité.

PLUS JAMAIS PAREIL

En remportant 63 sièges (contre 31 pour l’Union nationale), Lesage conforte son avance et obtient un gouvernement majoritaire. Le débat aura joué un rôle certain dans les intentions de vote.

À partir de ce moment, plus aucune élection ne se fera sans qu’un débat en direct soit au programme. Mais les chefs mesureront vite ce qu’ils ont à perdre s’ils « passent mal » au petit écran.

Robert Bourassa refusera de se prêter au jeu à plusieurs reprises et s’en tiendra aux débats à la radio.

Il faut remonter aux États-Unis de 1960 pour connaître l’origine des débats télévisés en période électorale. John F. Kennedy croise le fer avec Richard Nixon dans une série de quatre débats largement suivis par la population américaine.

« À la télévision, tout est amplifié, reprend M. Dupont. Le public est sans pitié pour les maladresses et les tics nerveux. Des détails comme la coiffure, le maquillage ou la cravate peuvent faire une différence entre la victoire et la défaite. »

AU FÉDÉRAL

Sur la scène fédérale, l’un des débats électoraux les plus mémorables oppose le chef du Parti libéral du Canada John Turner au chez conservateur Brian Mulroney en 1988. Celui-ci reproche au premier d’avoir procédé à de nombreuses nominations partisanes, ce à quoi Turner répond qu’il n’avait pas eu le choix.

« You had an option, sir » (« Vous aviez le choix, monsieur »), lui répond Mulroney, assenant un coup de grâce à son adversaire politique.

Dans le feu de l’action, on peut avoir droit à des scènes cocasses. En 2015, emporté par l’élan des échanges, le chef libéral Justin Trudeau laisse échapper un « Mon amour ! » au chef bloquiste Gilles Duceppe. Celui-ci répond avec un rictus « N’exagérez pas ! »

M. Dupont souligne que la télévision, un média que plusieurs tiennent pour mort, joue pleinement son rôle à l’occasion d’un débat électoral en direct.

« C’est l’un des rares moments où les chefs sont réunis pour s’exprimer directement à la population sur des sujets d’intérêt public qui les distinguent », dit-il.

L’expert souligne que les chefs d’État sont ceux qui maîtrisent le mieux les médias de masse durant les campagnes qui les portent au pouvoir. Kennedy a brillé à la télévision, Obama sur Facebook et YouTube; Donald Trump (premier mandat) sur Twitter; Justin Trudeau sur Instagram…

« Les débats télévisés ont tout changé en faisant des hommes politiques des stars du système », conclut-il.

Source : Mathieu-Robert Sauvé, Journal de Montréal, 12-13 septembre 2026, p66

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