Trois gouttes de lumière…

Francine Christophe

Une histoire touchante et vraie d’un épisode de la vie des prisonniers des camps de concentration nazis, lors de la dernière guerre mondiale.

Preuve vivante que les miracles existent vraiment. Ancienne déportée, Francine Christophe raconte l’extraordinaire histoire d’un bébé né dans un camp de concentration.

ENFANT DES CAMPS

Il s’est passé dans mon camp de Bergen-Belsen quelque chose d’extraordinaire.

Je rappelle que nous étions des enfants prisonniers de guerre, donc privilégiés. Nous avions eu le droit d’emporter de France un petit sac avec deux, trois petites choses. Une femme, un bout de chocolat. Une femme, un morceau de sucre. Une femme, une poignée de riz.

Maman avait emporté deux petits morceaux de chocolat. Elle me disait :

– On garde ça pour le jour où je te verrai vraiment, complètement par terre, fichue. Je te donnerai ce chocolat. Il t’aidera à remonter.

Il y avait parmi nous une femme déportée alors qu’elle était enceinte. Ça ne se voyait pas, elle était si maigre. Mais le jour de l’accouchement est arrivé. Elle est partie au revier (NDLR : quartier des malades, dans un camp de concentration) avec ma mère qui était notre chef de baraque. Avant de partir, ma mère me dit :

– Tu te souviens, je garde un morceau de chocolat ?

– Oui, maman.

– Comment te sens-tu ?

– Bien, maman. Ça peut aller.

– Alors, si tu me le permets, ce morceau de chocolat, je l’apporterai à notre amie Hélène. Un accouchement ici… elle va peut-être mourir. Et si je lui donne le chocolat, ça l’aidera peut-être.

– Oui, maman. Tu le prends.

Hélène a accouché. Elle a accouché d’un bébé… Une toute petite chose malingre. Elle a mangé le chocolat. Elle n’est pas morte. Elle est revenue dans la baraque.

Il fallait nourrir l’enfant. Hélène n’avait pas de lait. On a payé une autre déportée. Dans un camp, tout se paye, tout est passible de la peine de mort immédiate.

Comment paye-t-on dans un camp ? En donnant son pain ou sa soupe. Donc, à plusieurs, nous avons payé une femme avec un peu de soupe ou de pain, qui devait nettoyer le bureau des SS, les chefs de camp, pour qu’elle aille voler du lait en poudre dans la cuisine des SS. Ce qu’elle a fait.

Nous avons donné ce lait en poudre au petit bébé.

Quand il n’y a plus de lait en poudre, Hélène mâchait… du rutabaga, l’horrible navet de la soupe, dont elle faisait une bouillie qu’elle mettait dans le bec de son bébé.

Ça semble incroyable, mais cette histoire a duré 6 mois. 6 mois après, nous étions libérés. Le bébé a tenu jusqu’à la libération avec ce régime-là.

Pour l’habiller, on n’avait rien. Nous avons toutes donné un bout de chiffon, qui sa poche, qui sa ceinture, qui l’ourlet de sa blouse… On l’a attaché comme on a pu. On l’a attaché sur la poitrine de sa mère, qui avait une poitrine si maigre…, en mettant la blouse par-dessus. Elle allait travailler. Le chef ne voyait pas qu’il y avait un bébé.

Le bébé n’a jamais pleuré. Jamais ! Pas même geint.

Au bout de six mois, la libération est arrivée. On a défait tous ces chiffons. Le bébé a crié. C’était là, sa naissance.

Nous l’avons ramené en France. Un tout petit truc de 6 mois, minuscule.

Il y a quelques années, ma fille me dit :

– Maman, si vous aviez eu des psychologues ou des psychiatres à votre retour, ça se serait mieux passé pour vous.

Je lui dis :

– Sûrement, mais il n’y en avait pas. Personne n’y aurait pensé, s’il y en avait eu. Mais tu me donnes une bonne idée. On va faire une conférence là-dessus.

J’ai organisé une conférence sur le thème : « Et s’il y avait eu des psys en 1945, à notre retour des camps, comment cela se serait passé ? »

J’ai eu beaucoup de monde. Des anciens, des survivants, des curieux et puis beaucoup de psychologues, psychiatres, psychothérapeutes… Très intéressant. Chacun avait son idée. C’était très bien.

Puis il y a eu une femme qui est arrivée et qui a dit :

– Moi, j’habite Marseille. Je suis médecin psychiatre. Et avant de vous faire ma communication, j’ai quelque chose à donner à Francine Christophe.

C’est-à-dire à moi.

Elle fouille dans sa poche. Elle sort un morceau de chocolat. Elle me le donne. Et elle me dit :

– Je suis le bébé !