Les ravages du cannabis

À moins de deux mois d’être officiellement légalisé au pays, malgré plusieurs réticences, voici une autre histoire à faire réfléchir sur la consommation de cette saloperie. Je vous propose ce dossier d’Isabelle Hachey, sur La Presse +, publié le 19 août dernier. Une triste histoire à faire réfléchir.

LA DÉTRESSE D’UNE MÈRE Isabelle Hachey

C’est l’histoire d’un jeune homme qui accumule les psychoses depuis qu’il a commencé à fumer de la marijuana. Un jeune homme au comportement de plus en plus incontrôlable, qui risque de sombrer dans la schizophrénie. C’est l’histoire d’une mère au cœur brisé qui crie à l’aide.

« CE N’EST PAS BON POUR TOI »

Au début, Rielle Lévesque a cru que son fils traversait une crise d’adolescence. Au pire, c’était parce qu’il fumait un peu trop de marijuana. Ces propos bizarres, ces petits délires, ces rires inappropriés. Il avait 18 ans. Une fille lui avait brisé le cœur. Il fumait de plus en plus et avait décroché de l’école.

Un jour, il s’est mis à « chasser les esprits » dans la maison. « À mon retour du travail, il avait mis tous les meubles devant la porte. Je ne pouvais pas entrer. Ça commençait à être évident que quelque chose ne tournait pas rond. »

Le jeune homme a écrit à son ex. Des messages menaçants : elle devait payer pour avoir rompu avec lui. Quand il s’est introduit chez elle en pleine nuit, les parents de cette dernière ont porté plainte. Rielle Lévesque a obtenu une ordonnance de la cour pour forcer son fils à se faire évaluer par un psychiatre.

Diagnostic : psychose, selon toute vraisemblance liée à sa consommation de cannabis.

« Il a pris des médicaments et s’est mis à aller mieux, mais il ne voulait plus vivre chez moi, parce que je lui avais fait un sale coup. Je l’avais trahi [en le forçant à se faire évaluer]. Il est allé vivre chez sa grand-mère. » Il a recommencé à consommer. Et il est retombé en psychose.

Cette fois, il a sauté du haut d’un toit. En plein délire, il se croyait invulnérable, puisqu’il était… un superhéros. Il s’est cassé les deux pieds. Les médecins ont dû poser des vis dans l’un de ses talons. Rielle Lévesque était convaincue que l’hôpital le transférerait illico dans un établissement psychiatrique pour lui faire subir un programme de réadaptation. On l’a plutôt renvoyé à la maison.

Il a recommencé à fumer.

« Je lui disais : « Le cannabis, ce n’est pas bon pour toi ». Il répondait : « Non, c’est super bon pour moi. De toute façon, ça va être légal. Ils ne le légaliseraient pas si ce n’était pas bon ». »

— Rielle Lévesque

Le cannabis provoque des psychoses – et risque de mener à la schizophrénie – chez les jeunes qui ont une vulnérabilité génétique. Cela frappe environ 3 % des consommateurs. Et cela court dans la famille Lévesque. Il y a quelques années, le fils d’une cousine s’est retrouvé à la rue après avoir perdu la carte.

Rielle Lévesque a tenté de raisonner son fils. En vain. « Dans sa tête, il n’a pas fait de psychoses. Quand je lui parle des choses qu’il a faites, il ne s’en rappelle pas. »

Le jeune homme refuse tout traitement. Étant adulte, c’est son droit le plus strict. Sa mère le voit s’enfoncer dans la maladie mentale sans pouvoir y faire quoi que ce soit.

« Partout où il passe, il se fait mettre dehors. Il a essayé d’aller à l’école, il a essayé de travailler… partout, il trouve quelqu’un qui va lui offrir du pot. » Et il retombe en psychose. Cela fait cinq ans que ça dure.

SOMBRER DANS LA VIOLENCE

En mars, le jeune homme a avalé des médicaments pour mettre fin à ses jours. Sa mère l’a trouvé affalé à la maison. Le lendemain, elle lui a rendu visite à l’hôpital. « Je lui ai tendu un verre d’eau et il m’a sacré un coup de poing dans la face. Il pensait que je l’attaquais. »

Rielle Lévesque a fait des pieds et des mains pour que son fils reçoive un traitement. À l’hôpital Douglas, on l’a inscrit à un programme, avec des séances de sport, des psychothérapies de groupe. « J’étais contente. Je pensais qu’il y serait pendant quelques mois, pour qu’il reprenne goût à la vie. Après deux semaines, le psychiatre lui a donné son congé. » Il est retourné chez sa grand-mère.

En juillet, il a menacé des passants avec un bâton en pleine rue, à Montréal. « Il a dit qu’il faisait des blagues, un peu comme dans Les insolences d’une caméra ou les gags de Juste pour rire. Il trouvait ça bien drôle. »

Une femme d’un certain âge, terrifiée, a voulu se défendre. Elle a frappé le jeune homme. Il a répliqué à coups de bâton. L’affaire lui a valu une accusation au criminel. Cette fois, Rielle Lévesque était absolument certaine que son fils serait pris en charge. Qu’il serait soigné, enfin, de gré ou de force.

Mais, au bout de trois semaines, un psychiatre lui a donné son congé. Sa mère et sa grand-mère avaient pourtant clairement indiqué à l’hôpital qu’elles étaient désormais incapables d’assurer sa sécurité.

« On m’a dit qu’on allait l’envoyer dans un refuge pour sans-abri. Va-t-il subir le même sort que Magloire ? Va-t-il agresser quelqu’un avant qu’on lui tire dessus ? »

— Rielle Lévesque

Alain Magloire est ce père de famille dont la vie a basculé après avoir avalé une pilule d’ecstasy. La maladie mentale l’a jeté à la rue. Des policiers l’ont abattu alors qu’il était en crise, le 6 février 2014. Le coroner a blâmé non pas l’intervention policière, mais la piètre organisation des soins de santé.

LE POINT DE NON-RETOUR

La grand-mère n’a pu se résoudre à voir son petit-fils transformé en sans-abri. Malgré le danger, elle l’a repris sous son toit. « Cela fait cinq ans que cela dure, dit Rielle Lévesque. C’est clair que cela se dégrade. Chaque fois qu’il revient, il n’est pas comme avant. Il rit tout seul, il a de la difficulté à parler. »

Impuissante, elle voit son fils s’enfoncer peu à peu dans la maladie mentale. Et craint le point de non-retour. « Il risque de devenir schizophrène. Sa psychiatre m’a dit : « À un moment donné, on ne peut plus les ramener, même avec les médicaments. » C’est urgent de faire quelque chose. » Avant qu’il ne soit trop tard.

Rielle Lévesque raconte son histoire en espérant faire bouger les choses, pour son fils et pour ceux qui risquent de vivre le même cauchemar avec la légalisation du cannabis.

« Il va y en avoir beaucoup plus. Qu’est-ce qu’on fait avec ces jeunes-là ? Ils sont foutus si on n’agit pas à temps. »

— Rielle Lévesque

Les jeunes adultes ont le droit de refuser des traitements, admet-elle. « Mais les recherches démontrent que le cerveau finit de mûrir à l’âge de 25 ans. […] Quand la drogue provoque des psychoses, cela affecte les capacités des gens à prendre de bonnes décisions. Ils n’ont plus de jugement. »

Si on avait forcé son fils à subir un traitement, croit-elle, il n’en serait pas rendu là, sur cette pente glissante.

« J’ai peur qu’il devienne itinérant, comme le fils de ma cousine. Elle m’a dit un jour qu’elle ne savait jamais quand elle recevrait un appel pour lui annoncer sa mort. Moi, c’est pareil. Il a sauté d’un toit, il a tenté de se suicider, il a menacé des gens avec un bâton. Ça va être quoi, la prochaine étape ? Est-ce qu’il va prendre un couteau ? Un fusil ? »

CANNABIS, PSYCHOSE ET LÉGALISATION

La légalisation du cannabis, dès le 17 octobre, risque-t-elle d’entraîner une explosion de psychoses chez de jeunes consommateurs vulnérables ? Entretien avec la psychiatre Amal Abdel-Baki, chef du service des troubles psychotiques au Centre hospitalier de l’Université de Montréal.

L’ASSOCIATION DES MÉDECINS PSYCHIATRES DU QUÉBEC A DEMANDÉ QUE L’ÂGE LÉGAL POUR CONSOMMER DU CANNABIS SOIT FIXÉ À 21 ANS, EN RAISON DES EFFETS NOCIFS DE CETTE DROGUE SUR LES CERVEAUX IMMATURES. LE GOUVERNEMENT A REJETÉ CETTE DEMANDE. LA LÉGALISATION VOUS INQUIÈTE-T-ELLE ?

Ce qu’on craint, c’est que la légalisation entraîne un message de banalisation de l’impact du cannabis. Beaucoup se disent : « Si c’était dangereux, le gouvernement ne le légaliserait pas. » Mais pour environ 3 % de la population, le cannabis peut déclencher des psychoses. Cela dit, les gens qui veulent consommer du cannabis en trouvent déjà facilement. L’expérience nous dira si la légalisation entraînera une réelle augmentation. Cela dépendra beaucoup de la sensibilisation qui sera faite auprès des jeunes dans les écoles.

FAUT-IL TRAITER LES PSYCHOSES RAPIDEMENT POUR ÉVITER QUE L’ÉTAT DU PATIENT NE SE DÉTÉRIORE ?

Tout à fait. Dans les cas de psychose, plus on intervient tôt, meilleures sont les chances de rétablissement. Les symptômes de la psychose sont une perte de contact avec la réalité. Souvent, la personne entend des voix ou entretient de fausses croyances, ce qu’on appelle des délires. La consommation de cannabis exacerbe ces symptômes. Les études ont démontré que le fait de continuer à consommer du cannabis a un impact important sur le fonctionnement de la personne, sa capacité à poursuivre ses études et à intégrer le marché du travail.

QUE FAIRE AVEC LES PERSONNES PSYCHOTIQUES QUI REFUSENT LES TRAITEMENTS ?

La loi est complexe. En effet, les gens ont le droit de refuser un traitement jusqu’à ce qu’ils deviennent dangereux pour eux-mêmes ou pour autrui. Ce qui arrive à une bonne proportion des gens souffrant d’une maladie non traitée, c’est que la maladie finit par devenir tellement sévère qu’ils adoptent des comportements dangereux. Par exemple, ils traversent la rue à la lumière rouge en se croyant invulnérables, ou ils agressent des gens qui, pensent-ils, veulent leur faire du mal. Quand les membres de la famille doivent attendre que leur enfant devienne dangereux pour faire appel à la cour ou aux policiers afin de le faire hospitaliser, cela devient extrêmement traumatisant pour tout le monde.

VOUS ÊTES PSYCHIATRE À LA CLINIQUE POUR JEUNES ADULTES PSYCHOTIQUES DU CHUM. CETTE CLINIQUE VISE À DÉTECTER LE PLUS VITE POSSIBLE LES PSYCHOSES POUR EN LIMITER LES IMPACTS. EST-CE LA VOIE À SUIVRE ?

Absolument. En octobre 2017, le ministère de la Santé a d’ailleurs dégagé des budgets pour créer 15 cliniques comme la nôtre partout à travers le Québec, parce qu’il a été démontré que plus on intervient tôt, plus on améliore le pronostic. En psychose, les gens ne se rendent pas compte qu’ils ne vont pas bien. Au début de la maladie, toutefois, il y a une petite période de quelques semaines où ils s’en rendent compte. C’est cette période qu’il faut attraper pour maximiser les chances d’instaurer un traitement avec l’accord de la personne. C’est vraiment la voie à suivre.

REFUS DE TRAITEMENT : LE POUR ET LE CONTRE

Au Québec, bien des familles désespèrent en voyant leurs proches sombrer dans la maladie mentale. Devrait-on obliger les malades récalcitrants à obtenir des soins ?

DES FAMILLES DÉSESPÉRÉES

Des histoires comme celle de Rielle Lévesque et de son fils, « on en entend régulièrement », déplore René Cloutier, directeur général du Réseau Avant de craquer, un regroupement de 39 associations qui soutiennent les proches de personnes atteintes de maladie mentale. « Ce que disent les familles depuis 20 ans, c’est qu’il y a un problème avec la loi P-38, qui vise à protéger les droits et libertés des personnes atteintes de maladie mentale. » Tout adulte a le droit de refuser un traitement, stipule cette loi. Pour l’hospitaliser contre son gré, on doit faire la preuve devant un tribunal qu’il représente un danger grave et immédiat. « Il faudrait changer la loi, qui est désuète et basée seulement sur la dangerosité, pour reconnaître aussi le droit pour la personne de recevoir des soins de santé lorsque son état mental le requiert », estime M. Cloutier.

LE DROIT FONDAMENTAL DES MALADES

Priver un malade de sa liberté ou le forcer à prendre des médicaments est « la meilleure façon de briser le lien entre une mère et son fils, et cela n’aidera ni l’un ni l’autre », prévient Jean-François Plouffe, porte-parole d’Action Autonomie, un collectif pour la défense des droits en santé mentale. « Ce n’est pas la première fois que des parents voient leurs enfants majeurs se diriger vers ce qu’ils perçoivent être le mauvais chemin, mais il reste que ces enfants sont des adultes autonomes. Nous pensons qu’il faut laisser les gens aller au bout de ce qu’ils ont à vivre, les accompagner le plus possible, leur trouver des ressources qui vont les aider à s’en sortir. Il y a plein de choses qui peuvent être faites sans opter pour la privation de liberté et la médication forcée. »

Suspense à 40 000 pieds

NDLR : L’histoire qui suit a été vécue par Éric St-Pierre, recherchiste à Radio-Canada et a fait l’objet d’un article dans l’édition de La Presse+ du 31 juillet dernier. Elle souligne le professionnalisme des pilotes et agents de bord d’un avion de ligne.

GARDER SON SANG-FROID À 40 000 PIEDS D’ALTITUDE

Quand notre avion a été fortement secoué, l’équipage a fait preuve d’un professionnalisme exemplaire.

Le 19 juillet dernier, le vol AC1651 d’Air Canada Rouge qui me ramenait à Montréal est parti de la porte J7 de l’aéroport international de Miami comme prévu, à 11 h 55. Après quelques minutes de taxi sur le tarmac, notre Airbus 319 s’est immobilisé sur une voie de circulation, et le commandant a pris le micro pour nous annoncer (en anglais et en français) que la tour de contrôle empêchait depuis quelques minutes tous les avions de décoller vers le nord en raison d’une importante dépression orageuse qui sévissait dans le nord de la Floride. Temps d’attente estimé avant de pouvoir décoller : 45 minutes.

Rapidement, l’équipage nous a offert des collations ainsi que de l’eau, tout en nous confirmant que l’air conditionné allait fonctionner comme il faut tout au long de l’attente même si les moteurs venaient d’être fermés (il faisait 40 degrés à l’extérieur).

Toutes les 15 minutes, le commandant nous tenait au courant des derniers développements, jusqu’à ce qu’il reçoive l’autorisation de décoller vers 13 h 45 après avoir pu changer le plan de vol. L’objectif : contourner la dépression orageuse par l’ouest.

Après 30 minutes de vol, la consigne pour les ceintures de sécurité est toujours allumée, et les agentes de bord (qui n’ont d’ailleurs toujours pas bougé de leurs sièges) n’hésitent pas à prendre l’intercom pour rappeler à l’ordre de manière polie, mais ferme, les passagers qui ont envie de se dégourdir les jambes. « Please sit down, restez assis. »

Nous entamons le contournement de la zone orageuse, et une première zone de turbulences particulièrement intense secoue l’A319. Le commandant reprend le micro pour nous dire de rester bien assis, car nous allons seulement avoir fini de contourner la zone orageuse dans une dizaine de minutes. Après cela, le reste du vol vers Montréal devrait se dérouler sans problème.

Quelques minutes plus tard, nous atteignons une deuxième zone de fortes turbulences, et l’avion se met subitement à jouer à Twister, passant de gauche à droite et de haut en bas avec une énorme violence difficile à décrire, et ce, pendant une dizaine de secondes.

Il y a un silence de mort dans l’avion, silence rompu seulement par les quelques passagers qui ont trouvé la force de crier.

Derrière moi, des femmes en pleurs se mettent à prier en chantant.

Une fois le pire passé, le commandant a repris le micro pour nous annoncer que nous avions terminé de contourner la zone orageuse. « We’re finally through the bad weather, as you may have seen it was quite intense. Nous avons finalement réussi à traverser la mauvaise météo, qui était assez intense comme vous avez pu le constater. »

Le reste du vol s’est déroulé sans problème, même si les prières chantées des femmes inquiètes se sont poursuivies durant une trentaine de minutes. À notre arrivée à une des portes de l’aéroport de Montréal, le commandant nous a souhaité à la sortie une bonne soirée, tout en s’excusant des conditions de vol.

UN EXPLOIT LOGISTIQUE

Le 13 juillet dernier, FlightRadar24 a recensé un nombre record de 205 468 vols à travers la planète. Chaque jour, il y a donc plus de 200 000 avions qui décollent et qui atterrissent sans encombre, ce qui est un exploit logistique et technologique phénoménal. Chacun de ces appareils est composé d’un équipage minimal d’un agent de bord et de deux pilotes, qui travaillent souvent des heures épouvantables afin de s’assurer qu’on se rende à bon port.

Malgré l’important retard et les mésaventures fort désagréables subies lors de mon vol vers Montréal, l’équipage est resté calme et zen sans manifester la moindre impatience ou inquiétude. Le commandant a aussi communiqué la situation aux passagers avec une transparence exemplaire tout au long du vol, et ce, autant dans les moments calmes que dans ceux plus inquiétants. Objectivement, j’ai vécu une expérience de voyage que je ne souhaite à personne, mais le professionnalisme des agents de bord et des pilotes a fait en sorte que je suis sorti de l’avion en les remerciant pour leur travail plutôt qu’en ayant envie de les blâmer pour mon arrivée tardive à Montréal et la séance de brassage vécue à 40 000 pieds d’altitude.

Si on prend souvent la peine de mentionner sur les réseaux sociaux nos mauvaises expériences de service à la clientèle avec les compagnies aériennes, je pense que c’est une simple question de justice de prendre quelques minutes pour souligner les bons coups de ces mêmes travailleurs, d’autant qu’on ne leur demande rien de moins que la perfection. Parce que 200 000 fois par jour, ces gens doivent faire décoller et atterrir sans anicroche des engins de plusieurs tonnes qui voyagent à 900 km/h. Et ils n’ont pas le droit à l’erreur.