Une belle journée dans un moment de tristesse

Voici une touchante histoire, et triste à la fois, que je vous propose aujourd’hui. Une histoire vraie, rédigée sous la plume de Mayssa Ferah, dans La Presse+ récemment.

25 PAPILLONS POUR UN DERNIER ANNIVERSAIRE MAGIQUE

Cette image a un attribut alt vide ; le nom du fichier est papillon.jpgThérèse Morin fête ses 78 ans ce 25 mai. Cet anniversaire, c’est son dernier. Confinée chez elle avec son mari, elle sera bientôt transférée aux soins palliatifs. Pour ajouter de la beauté dans ce moment empreint de tristesse, sa fille lui a offert un après-midi mémorable.

La tragique nouvelle est tombée le 24 juin dernier. Cancer du pancréas. Les médecins ne lui donnaient même pas trois mois.

« Depuis le diagnostic, on fête les dernières fois. Le dernier Noël, la dernière fête de mon père… », explique sa fille José Larose. Au début de sa maladie, on ne pensait même pas qu’elle passerait le mois d’octobre. Elle s’est rendue jusqu’à Noël, puis à Pâques, puis aux fêtes de ses filles.

Pour le dernier anniversaire de sa mère, José Larose voulait marquer le coup, même si les restrictions sanitaires et la distanciation physique allaient rendre tout rassemblement moins chaleureux.

Depuis le début de sa maladie, sa mère a passé beaucoup de temps sur son balcon. Puis est venue la pandémie, qui a limité les visites. Comme elle était assise dehors, des papillons venaient la voir. Elle s’est donc prise d’affection pour ces élégantes bestioles aux ailes colorées et délicates.

Confinée, « elle disait qu’elle voulait être un papillon quand elle ne serait plus là », se remémore Mme Larose.

« J’ai décidé de la surprendre avec des papillons pour rendre cette journée spéciale, malgré les consignes sanitaires. »

— José Larose, fille de Thérèse Morin

Dimanche après-midi, 25 monarques se sont donc envolés pour célébrer sa mère.

Ainsi, famille, amis et anciens voisins se sont réunis – à bonne distance – pour l’ultime anniversaire de Thérèse Morin, devant son domicile de Saint-Basile-le-Grand.

Quand Thérèse Morin a découvert sa surprise, ce fut l’émerveillement total. Elle a même versé une petite larme en observant un papillon se poser sur sa main pendant quelques minutes, sous le regard affectueux de son mari Aimé Paré. « Elle est faite forte », a-t-il dit, visiblement ému.

Le balcon orné de ballons roses, les rires sonores des enfants pendant que tout le monde chantait « bonne fête » et le soleil radieux ont fait oublier, le temps d’un après-midi, le confinement, le virus, la pandémie et la maladie.

À plusieurs reprises, les automobilistes ont fait résonner leurs klaxons en criant « bonne fête », au grand bonheur de Mme Morin, qui adore recevoir de la visite.

« UNE GRANDE DAME »

« Ma mère aime faire des mauvais coups. Elle fait semblant de tomber en échappant sa marchette, pour nous faire une petite peur. C’est son humour. Elle n’a plus autant d’énergie, alors elle veut nous faire rire », raconte Mme Larose.

Malgré le confinement et les visites limitées, Mme Morin n’a jamais perdu sa joie de vivre. Elle affiche un sourire espiègle du matin au soir. « Elle reste dévouée, même dans la maladie », dit sa fille avec admiration.

C’est de sa grande générosité que ses enfants se souviendront le plus. Chaque Noël, elle achète des cadeaux pour les plus démunis. Elle multiplie les dons aux organismes de charité. Il y a 34 ans, elle a décidé d’ouvrir sa maison en tant que famille d’accueil à deux garçons vivant avec un handicap mental.

« Ma mère est fine. Tout le monde l’aime. Aujourd’hui, le fleuriste Ombelle, pas loin d’ici, était fermé, mais il a ouvert juste pour maman. Le personnel de soins du CLSC de Beloeil, qui fait un travail extraordinaire, s’est pris d’affection pour elle », explique sa fille.

« C’est vrai que j’aime faire des bonnes farces. Les médecins me disent que j’ai du caractère », a confirmé Mme Morin, en admirant son gâteau d’anniversaire.

Sa mère fait partie d’une génération qui n’a pas eu la vie facile, rappelle José Larose.

« C’est une grande dame. Tout ce que je suis, je le dois à ma mère. J’ai 56 ans, et elle a toujours été là pour moi. Je suis chanceuse de l’avoir eue. »

Mme Morin, elle, est plutôt fière de sa fille qui s’occupe d’elle au quotidien depuis plus d’un an et qui a pris le temps de planifier la petite fête. « C’est elle, au fond, mon ange gardien. »

Ma fille, cette héroïne

Voici une autre belle histoire, rien que pour vous…

C’était le mardi 26 mai 2009. Je me souviens parfaitement de cette journée. Le ciel était bleu, le soleil brillait de mille feux et j’avais rendez-vous pour mon échographie de 20 semaines.

C’était ma première grossesse et j’étais fébrile de découvrir enfin si je portais un garçon ou une fille. Allongée sur la table, je serrais la main du papa pendant que la radiologiste prenait et reprenait les mesures.

– Votre bébé a une anomalie, a-t-elle fini par dire.

J’ai lâché la main de mon amoureux pour mettre les miennes sur mon ventre. Le médecin parlait de malformation au diaphragme, d’organes de l’abdomen qui migraient vers le thorax, de compression pulmonaire, mais ses mots étaient lointains, tel un écho.

Mon premier réflexe a été de tenter de comprendre pourquoi cela m’arrivait alors que j’avais fait tellement attention depuis le début de ma grossesse. « À cette étape, l’important est de bien comprendre la situation. Il ne faut pas tomber dans la recherche d’un ou d’une fautive et encore moins blâmer un des parents », dit la psychologue Nicole Jeanneau. Ce jour-là, la terre s’est ouverte sous nos pieds, mais l’équipe de la clinique GARE (grossesse à risque élevé) ne nous a pas laissés nous y engouffrer. Rapidement pris en charge, les tests et les rendez-vous se sont succédé. « Plus les parents sont bien informés sur les étapes à venir et comment les choses se passeront concrètement durant le séjour de leur bébé à l’hôpital, plus ils seront rassurés et se sentiront soutenus », ajoute Nicole Jeanneau.

Je gardais espoir, même si l’on nous avait expliqué que certains bébés souffrant d’une hernie diaphragmatique ne survivaient pas à la naissance. Ma fille était forte, je le sentais et, malgré mon immense inquiétude, je devais l’être aussi pour elle. On a déclenché mon accouchement à 40 semaines et tout s’est passé très rapidement, Je n’ai aperçu Éléonore que quelques secondes avant qu’elle parte avec l’équipe de spécialistes qui devaient l’intuber et stabiliser sa pression pulmonaire.

Je l’ai revue que quelques heures plus tard, sans pouvoir la toucher avant plusieurs jours. « Ne pas pouvoir prendre son bébé dans ses bras n’est que temporaire, mais c’est une attente supplémentaire. Le lien sera toujours aussi fort même s’il n’est pas possible aux parents d’avoir leur bébé immédiatement dans leurs bras », explique la psychologue.

L’hospitalisation, qui a duré 37 jours, a été ponctuée de hauts et de bas. Laisser son bébé âgé seulement d’un jour partir en salle d’opération et voir ce si petit être souffrir et se battre pour sa vie sont bien sûr des souvenirs difficiles à oublier. Mais ce que je retiens de cette épreuve, c’est la force de ma fille. À quelques jours à peine, la battante qu’elle était se laissait deviner. Aujourd’hui, du haut de ses dix ans, sa résilience et sa grande détermination demeurent ses plus grandes forces. Je ne saurais exprimer à quel point ce petit bout de femme m’inspire. Elle m’a fait grandir à travers toute cette histoire. Elle est une force de la nature et, comme dans la chanson de Pierre Flynn que je lui chantais à l’hôpital, elle est et restera toujours « Ma petite guerrière ».

Emmanuelle Ghersi est maman d’une fille de dix ans et d’un garçon de sept ans.

Source : Revue Coup de Pouce, juin 2020. Par Emmanuelle Ghersi. Illustration : Anne Villneuve/c.

Faire une différence

Il y a de ces histoires qu’on ne peut passer sous silence. Des histoires qui font une différence dans la tragédie des CHSLD. Des gens qui s’impliquent et pour qui aucun défi est insurmontable.

Des personnes qui méritent qu’on les dévoilent au grand jour pour donner à d’autres le goût de faire une immense différence. Voici l’histoire d’Anouk, qu’elle a pris la peine de rédiger.

Anouk aurait très bien pu continuer, comme bien du monde, à sauver des vies en se lavant les mains et en regardant des séries dans le confort de son sofa.

Elle est allée prêter main-forte dans un CHSLD.

Un de ceux où ça va mal.

« À force d’entendre les appels à venir aider, j’ai eu une écœurantite de ne rien faire, de voir d’un côté des gens qui sont acharnés à aider et de l’autre, des gens qui se trouvent des hobbies. J’étais une lionne en cage, j’avais besoin d’être du côté de ceux qui aident. Ce n’est pas dans ma personnalité de rester là à ne rien faire. »

Elle s’est inscrite sur le site du gouvernement, elle a attendu qu’on la contacte, elle a fini par faire ses propres démarches en passant par une amie qui connaît le directeur d’un CHSLD en banlieue de Montréal, avec environ 150 résidents.

« Je lui ai parlé au téléphone le soir du 14 mars et le lendemain matin, je commençais… »

Anouk n’avait jamais mis les pieds dans un CHSLD, elle est architecte, travaille à la rénovation de condos.

Elle était dans le sud quand la crise a éclaté.

La femme de 50 ans s’est informée du mieux qu’elle a pu sur le travail qui l’attendait, sur les façons sécuritaires pour se changer en arrivant au travail et surtout en finissant.

« Je m’attendais à une situation grave, pas facile, j’étais prête. Mais être prête et le vivre, c’est autre chose… »

Et elle est débarquée là, à 7h, le mercredi matin.

« Il y avait tellement de choses à faire, je courais tout le temps. J’aime être efficace dans la vie, mais là, j’avais l’impression d’être une poule pas de tête.

La préposée me disait : – va chercher le cabaret dans la cuisine. Je ne savais pas où était la cuisine… »

Ce qui l’a frappée en arrivant ?

« Ce qui m’a frappée, c’est la saleté, les draps sales, les planchers sales… »

Après ses trois premiers shifts de huit heures, elle s’est assise pour écrire ce qu’elle a vécu, elle a partagé ça sur Facebook. D’abord, ses premières impressions.

« Dans un vestiaire de fortune, une employée ou peut-être une bénévole, me demande d’enfiler jaquette, masque, visière et gants. On me conduit à l’aile des Oubliés, sans formation. Dès que je franchis la porte du vestiaire, l’odeur d’urine, de désinfectant et d’excréments me pogne au nez, même avec le masque. Certains patients demandent de l’aide, mais on ne s’arrête pas. La préposée que j’assiste m’explique qu’on a 22 patients et qu’il n’y a qu’elle et moi pour faire le travail. Deux préposées ne sont pas rentrées car elles ont obtenu un résultat positif au test du COVID-19 la veille. Ainsi commence cette aventure. C’est un champ de bataille. »

On imagine l’horreur.

Mais ce qu’on n’imagine pas, c’est l’humanité.

Anouk aurait pu raconter tout ce qui est allé tout croche, elle a décidé de parler de ces hommes et de ces femmes qu’elle a aidés.

Des humains.

Elle a donné des petits noms à ses patients, madame Petite « toute chétive et semi-consciente » à qui elle a donné du jus d’orange, du gruau et du yogourt, monsieur Hiha qui lui demande d’aller chercher ses dents. « Le dentier […] est sale, plein de nourriture séchée, croutée, durcie. Je propose de le nettoyer.

Il me dit en l’enfilant : « Oh, il tient bien, vous l’avez réparé ! »

Madame Filiforme a dormi avec ses souliers dans les pieds.

Puis, c’est au tour de madame Coquette.

« Ses cheveux sont fins et doux. Sales aussi. Elle m’explique que ça fait cinq semaines qu’elle n’a pas pris de bain. Je vérifie plus tard auprès d’une préposée et c’est vrai. Seul le nettoyage à la mitaine est permis. Donner un bain à une personne en perte d’autonomie et le décontaminer ensuite est impensable en temps de pandémie. Comme les cheveux sales sont malléables, je les lisse vers l’arrière et elle trouve que ça manque de volume. Elle est ricaneuse alors je décide de lui donner un look punk en lui remontant les cheveux en pointes. Elle prend son miroir et on pouffe de rire comme deux gamines. »

Monsieur Don Juan, 94 ans, lui a fait les yeux doux.

Dans une chambre de l’unité, deux patients sont atteints de la maladie.

« Monsieur Respirateur a bu un peu d’eau. Sa bouche est remplie de sécrétions séchées et je ne suis pas certaine que l’eau que je lui donne le soulage tant ces sécrétions doivent être inconfortables. Monsieur SOS est plus conscient. Il répète sans arrêt « aidez-moi, aidez-moi ! » Il boit avec mon aide et beaucoup de temps tout un verre d’eau. »

C’est tout ce qu’elle peut faire.

« Je me suis liée d’amitié avec madame Gentille. Elle me confie que ça fait six semaines qu’elle n’a pas parlé à sa fille. En effet, elle n’a pas de téléphone dans sa chambre. […] Je vais chercher mon cellulaire (qui implique tout un processus de désinfection), signale le numéro et remets le téléphone à madame Gentille. Elle ne sait pas comment tenir dans ces mains tremblantes mon iPhone trop petit, trop mince. Je mets le téléphone sur « speaker » et je suis témoin de leurs retrouvailles. La mère et la fille pleurent, se racontent le dernier mois, rigolent aussi. Je parle ensuite à la fille et je m’arrangerai pour apporter à madame Gentille un téléphone fourni par sa fille. »

Anouk écrit : « de tous les soins, c’est l’amour des proches qui apaise le plus ».

Puis, elle va dans une autre chambre. « Madame Attente est assise dans sa chaise roulante, un peu penchée par en avant à un bras de distance de son téléphone.

– Madame Attente, depuis 9h que vous êtes ainsi, voulez-vous que je vous déplace devant la fenêtre ?

– Non, j’attends l’appel de mon fils. Il me téléphone tous les dimanches.

– Mais on est mercredi !

– Ha… ben je suis un peu mêlée avec les jours, alors je ne veux pas prendre de chance. »

En fin de semaine, après ces trois journées passées à aider ces gens, Anouk a « pleuré toutes les larmes de mon corps ». Je lui ai parlé hier, elle revenait tout juste de finir son premier shift de cette semaine.

Ça va mieux, les renforts sont arrivés, des bénévoles, des gens de l’armée « très bien formés ».

C’est moins sale, Anouk peut passer plus de temps avec « ses » patients, elle peut leur parler, les réconforter. « Là, j’ai le temps de mieux les nourrir, je peux établir une connexion avec eux. » Elle passe environ les deux tiers de son temps dans la même unité, le tiers ailleurs où elle est appelée en urgence.

Dans son unité, il y a encore des chambres où il y a la COVID, d’autres où il n’y en a pas, avec tout ce que ça implique de procédures pour y entrer.

Comme avec madame Gentille, Anouk a prêté son téléphone quelques fois.

« J’ai vu la différence que ça fait, ça changeait même leur appétit, ils mangeaient plus après avoir parlé à leurs enfants, et pourtant ce n’était pas meilleur… »

Elle veut établir un système pour que les gens puissent appeler plus.

« Les bénévoles, que j’appelle les « préposés au bonheur », si elles ne sont pas capables de coucher les patients, elles peuvent leur brosser les cheveux, parler, et ça rend les soins plus agréables pour eux. J’espère que ça va rester, ça. »

Pendant les pauses, Anouk a eu le temps de parler à des préposés. « Pour la première fois, elles se sentent considérées pour le travail qu’elles font, ce sont un peu les héros. Mais elles ont peur que ça change, qu’après ça revienne comme avant, de perdre ce qu’elles ont gagné. » Pas juste l’argent, la reconnaissance aussi. « Ce que j’entends souvent c’est « enfin », « enfin », ils vont enfin comprendre. Les préposés ont de l’espoir, je vois de l’espoir.

Adieu, mère idéale !

Après sa séparation, ma mère s’est délestée de son rôle parental. Je venais tout juste de terminer mon secondaire quand elle m’a demandé de ne plus l’appeler « maman ».

Quand j’étais enfant, ma mère était très présente pour mon frère et moi. Elle jouait avec nous, elle sculptait des bonshommes de neige, elle nous emmenait voir des expositions, elle nous écoutait avec sincérité et compassion… Elle était fabuleuse !

Notre adolescence a changé la donne. Quand la relation entre mes parents a commencé à battre de l’aile, je suis devenue sa confidente. Je crois même avoir su avant mon père qu’elle voulait divorcer.

Après mon secondaire, elle s’est séparée de mon père. On aurait dit qu’elle vivait une deuxième adolescence. Un jour, je l’ai vue partir sur une moto avec un homme; elle portait mes jeans. Ça été une sorte de choc.

Nos conversations n’étaient plus complices. Ma vie ne l’intéressait plus. Pour s’émanciper, elle avait besoin de se décharger de son rôle de mère, alors qu’elle avait été tellement fusionnelle avec nous pendant notre enfance !

À 25 ans, j’ai perdu ma meilleure amie de l’époque. Mon premier réflexe a été d’appeler ma mère. Elle la connaissait aussi et j’avais besoin de son soutien. Elle a promis de me rappeler le lendemain, pour finalement se décommander. Elle n’était pas présente pour moi, même quand je n’allais pas bien. Je l’ai vécu difficilement.

« Le processus de deuil du parent parfois est un passage obligé. » Julie Roussin, psychologue.

Pendant 10 ans, elle est restée avec un homme manipulateur. Quand ils se sont séparés, elle a tout perdu. Elle n’avait plus de travail, plus de maison. Elle a dû rebâtir sa vie à partir de zéro, alors qu’elle était dans la cinquantaine. Elle a finalement retrouvé un emploi, un appartement, mais n’a pas renoué avec son rôle de mère.

Elle ne s’est présentée ni au mariage de mon frère ni au mien. Elle est venue voir mon bébé les trois premiers jours après sa naissance, puis elle s’est éloignée de nouveau. Pour moi, qui pensais que ma grossesse nous rapprocherait, ça été un déclic.

Un jour, je lui ai tout déballé, je pleurais au téléphone. Elle me répondait qu’elle était désolée de ne pas pouvoir me donner ce que je voulais. J’ai alors réalisé qu’elle ne serait plus jamais la mère dévoue qu’elle avait été pendant mon enfance. Cette version d’elle n’existait plus. L’idée a fait son chemin en moi et, au bout de deux ans de thérapie, j’ai fini par accepter notre relation telle qu’elle était. « Lorsque les enfants deviennent eux-mêmes parents et qu’ils comprennent la différence d’être à la hauteur de leurs idéaux dans ce nouveau rôle, il peut y avoir une attitude d’empathie envers leurs parents et de pardon à l’égard des rancœurs entretenues », explique Julie Roussin, psychologue.

Ma mère est incapable de m’accueillir dans mes peines, elle n’en a pas la force. C’est trop dur pour elle de devoir consoler sa fille qui souffre. Un genou écorché, c’était gérable. Mais mes épreuves d’adulte, c’est trop pour elle.

En revanche, elle est de bon conseil et elle ne nous fait jamais de reproche. Elle n’est pas du tout dans le jugement ou la manipulation. Je sens qu’elle nous respecte.

« À l’âge adulte, il y a certains renoncements qu’il faut absolument faire pour être heureux, affirme la psychologue. Il faut accepter l’imperfection dans notre vie, dans notre personnalité, dans notre couple, et aussi chez nos parents. Si l’on garde des attentes idéalisées envers notre mère, on entre automatiquement dans une déception constante. La solution, c’est d’entamer un processus de deuil du parent parfait. C’est un passage obligé, bien que chacun le vive à sa façon. Par contre, accepter l’imperfection ne signifie pas qu’il faille endurer des relations toxiques au prix de notre bien-être ou de notre santé mentale. »

Je suis contente de m’être débarrassée de ma colère, de ma tristesse et de mes déceptions. Quand on se voit à Noël, je sens qu’elle n’est pas complètement détendue, mais je me concentre sur le fait qu’elle se soit déplacée pour être avec nous.

Depuis que j’ai fait le deuil de la mère idéale, notre relation est plus saine. Je ne lui demande plus de me donner ce qu’elle ne peut pas offrir. Il reste juste de la place pour de l’amour.

« Annabelle (prénom fictif), 35 ans, et sa mère se parlent maintenant au téléphone une fois par semaine environ. »

Source : Revue Coup de Pouce, Mai 2020. Propos recueillis par Julie Champagne. Illustration : Marie-Ève Tremblay/Colagene.com/c

Avoir la vocation

« Il n’y a pas de sots métiers, il n’y a que de sottes gens ». Vous vous souvenez de ce proverbe ? Dans cette crise du coronavirus, il reprend de la vigueur. Son sens : Tous les métiers sont dignes d’être pratiqués. Seuls les gens qui refusent de pratiquer certains métiers sont blâmables. Voilà !

C’est mon préambule à l’histoire humaine qui suit, rapportée récemment dans l’hebdomadaire Le Reflet sur la Rive-Sud de Montréal, sous la plume de son chef de nouvelle Hélène Gingras. Elle souligne l’implication sans réserve d’un homme, imité par plusieurs, qui y met le meilleur de sa personne pour venir en aide à la clientèle vulnérable d’un CHSLD du coin.

JUSQU’OÙ VA VOTRE SENS DES RESPONSABILITÉS ?

Daniel s’est enrôlé volontairement. Il n’est pas question pour lui de quitter le navire. Autant mourir que d’abandonner son équipage. Il a trop le sens du devoir. Et du sacrifice. Des gènes de famille sans doute.

Que fait Daniel ? Il est chef de la maintenance dans un CHSLD de la Montérégie. Il enligne les quarts de travail de 12 heures depuis six semaines. Sept jours sur sept. Il n’a pris aucune journée de congé. Aucune.

« Je suis incapable de laisser mes filles », justifie-t-il à sa femme pour expliquer son acharnement.

« Dan, c’est un passionné. J’ai beaucoup de respect pour lui parce que ce n’est pas un milieu facile », répond-elle en retour.

Ses filles, ce sont ses employées. La poignée qui reste. Parce que plusieurs sont parties. De peur d’attraper la COVID-19. En manque de personnel, ils n’arrivent pas.

La vie de l’homme de 61 ans se résume à aller travailler, à manger et à dormir. C’est lui qui s’occupe de désinfecter la chambre d’une patiente positive en isolement depuis presque deux semaines. Personne dans son équipe n’a voulu y aller.

Deux fois par jour, il s’habille comme un astronaute avant d’entrer dans la pièce où elle se trouve. Il nettoie méticuleusement. Respecte les consignes sanitaires à la lettre.

Daniel n’est pas peureux. Même s’il sait qu’il court des risques. Pas question de les faire courir à ses proches. C’est sa décision. Il dort désormais dans la roulotte. Il y mange. Il s’y lave. Il y vit. Il s’est isolé de ses proches. De sa femme. Il prend malgré tout 1000 précautions.

« Ça faisait une semaine qu’il me préparait », confie cette dernière au Reflet.

Leur vie à deux se résume désormais à échanger une assiette pleine vidée de sa nourriture. À remplacer la poche de lavage sale par des vêtements propres. Ils ne s’approchent plus l’un de l’autre.

Chaque avant-midi, son épouse désinfecte les moindres recoins de la roulotte une fois Daniel parti. Elle ouvre les fenêtres. Change parfois ses draps. Afin d’offrir un peu de confort à son mari.

Des Daniel qui s’oublient pour les autres en ce moment, il s’en compte des centaines au Québec. Dans toutes les sphères d’activités des services essentiels. Heureusement. Et ils méritent toute notre admiration.

Confidences d’un papa solo

Ma femme est morte d’un cancer foudroyant alors que notre fils avait six ans et notre fille, seulement cinq mois. Du jour au lendemain, je me suis retrouvé seul avec mon chagrin, mes doutes et deux petits êtres que j’aimais plus que tout.

Quand je suis devenu veuf, à 43 ans, j’avais tout à apprendre. Je n’avais jamais cuisiné ou fait le lavage. J’ai appelé ma mère en panique, le bébé dans les bras, parce que je ne savais pas quoi faire. À l’épicerie, j’installais Nicholas et Audrey dans le panier et je questionnais les autres clients pour savoir comment faire cuire les différentes pièces de viande.

Je suis retourné sur la route comme représentant pour assurer la sécurité financière de notre famille, et j’ai engagé une nounou. J’ai été chanceux, nous n’avons jamais manqué de rien.

Nicholas et Audrey m’accompagnaient partout. Dans les soirées entre amis, si les enfants n’étaient pas bienvenus, je déclinais l’invitation. C’était avec eux ou pas du tout. Je les emmenais en voyage d’affaires à travers le pays. Je les ai élevés en anglais, pour qu’ils puissent échanger avec les autres et qu’ils ne s’ennuient pas lors de ces voyages.

Le plus difficile, c’était les commentaires de la famille et de la belle-famille. On me répétait que c’était impossible qu’un homme élève seul deux jeunes enfants. Il y a 22 ans, quand il y avait un divorce, la garde des enfants revenait systématiquement à la mère. Mon défi leur semblait insurmontable. On ne se gênait pas pour remettre en question chacune de mes décisions, même pour des trucs aussi banals que les vêtements que j’avais choisis pour ma fille d’un an. J’ai exclu certaines personnes de ma vie. Je ne voulais pas de cette négativité.

Des années plus tard, j’ai laissé mes adolescents profiter des vacances. On me disait qu’ils n’apprendraient jamais à travailler, alors que, pour moi, il était plus important de voyager, de passer de bons moments en famille. J’ai élevé mes enfants de manière qu’ils soient débrouillards et indépendants. Aujourd’hui, ce sont de jeunes adultes merveilleux, et je suis si fier d’eux ! Les gens parlent de leur belle maison, de leur dernier voyage dans le Sud, de leur voiture neuve. Pour moi, la plus belle chose dans la vie, ce sont nos enfants. J’ai eu la chance de voir les miens grandir et s’épanouir.

Ce qui me remplit de bonheur ? Peu importe les obligations, je parle tous les jours à mes enfants, même si c’est juste par texto pour se dire qu’on s’aime.

« Fier papa de Nicholas et Audrey, Michel a de nouveau rencontré l’amour et sera bientôt grand-père par sa belle-fille. »

Source : Revue Coup de Pouce, Avril 2020. Propos recueillis par Julie Champagne. Illustration : Anne Villeneuve/c.

Se plaindre le ventre plein

Pour certains, le confinement semble, et est insupportable. Tout ça à cause de la COVID-19. Imaginez, rester encabané chez-nous, pendant des semaines ou quelques mois… avec tous les outils de divertissements dont nous disposons, on se plaint le ventre plein.

Peut-être en avez déjà pris connaissance mais, à tout événement, j’ai décidé de partager avec vous l’histoire d’Armand Duguay, publié dans les pages de Journal de Montréal d’hier sous la plume de Pierre-Paul Biron, qui a passé 12 années en confinement dans les années 1940, dans un sanatorium alors que la tuberculose faisait rage.

Après l’avoir lu, vous serez d’avis que notre confinement actuel n’a absolument rien de comparable.

IL A ÉTÉ EN CONFINEMENT… 12 ANS

Une femme raconte l’histoire de son père frappé par la tuberculose pour remettre notre crise en perspective.

Douze années complètes en confinement, c’est l’expérience traumatisante qu’à vécu Armand Duguay après avoir contracté la tuberculose dans les années 1940.

Sylvie Duguay a beaucoup songé à son père ces derniers jours. Quand elle voit des gens qui risquent la vie des autres en ne respectant pas les mesures d’isolement, elle se rappelle ces histoires tragiques que son père lui racontait.

Armand Duguay a été confiné à un sanatorium de l’âge de 21 à 33 ans. Douze longues années à tenter de déjouer la mort en n’ayant rien de plus à faire que de regarder par la fenêtre ou jouer aux cartes « quand ça allait bien ».

« C’est 12 ans de sa vie sur pause, alors que nous, on nous demande peut-être un mois ou deux. Trois si on met ça au pire. Ce n’est rien », réfléchit Mme Duguay.

Comme quatre autres de ses frères et sœurs, Armand Duguay a vécu la vie dans un de ces hôpitaux désignés, celui de Lac-Etchemin, le Sanatorium Bégin. Sa mère s’y est même fait embaucher pour réussir à passer du temps avec ses enfants malades, raconte Sylvie Duguay.

« C’était un traumatisme majeur pour ces familles-là », confirme l’historien Réjean Lemoine.

12 ANS À REGARDER LE PLAFOND

Sur les photos de cette époque marquante de l’histoire du Québec, on voit souvent les lits, cordés les uns à côté des autres, avec les patients qui regardent dehors, devant des fenêtres ouvertes. « Le grand air était le traitement privilégié », explique M. Lemoine.

« C’est 12 ans à regarder le plafond », image Mme Duguay. « Son seul contact avec l’extérieur, c’était des lettres. On est loin d’internet, Netflix et des conversations vidéo avec la famille ».

Après ces longues années, Armand Duguay a pu quitter le Sanatorium Bégin sur ses deux pieds, contrairement à bien d’autres. « On lui avait quand même fait les derniers sacrements deux fois parce qu’il ne devait pas passer la nuit », confie la dame.

Si Sylvie Duguay a décidé de raconter cette histoire familiale, c’est surtout parce qu’elle peine à comprendre ls gens qui prennent des risques malgré les avertissements clairs.

Trois gouttes de lumière…

Francine Christophe

Une histoire touchante et vraie d’un épisode de la vie des prisonniers des camps de concentration nazis, lors de la dernière guerre mondiale.

Preuve vivante que les miracles existent vraiment. Ancienne déportée, Francine Christophe raconte l’extraordinaire histoire d’un bébé né dans un camp de concentration.

ENFANT DES CAMPS

Il s’est passé dans mon camp de Bergen-Belsen quelque chose d’extraordinaire.

Je rappelle que nous étions des enfants prisonniers de guerre, donc privilégiés. Nous avions eu le droit d’emporter de France un petit sac avec deux, trois petites choses. Une femme, un bout de chocolat. Une femme, un morceau de sucre. Une femme, une poignée de riz.

Maman avait emporté deux petits morceaux de chocolat. Elle me disait :

– On garde ça pour le jour où je te verrai vraiment, complètement par terre, fichue. Je te donnerai ce chocolat. Il t’aidera à remonter.

Il y avait parmi nous une femme déportée alors qu’elle était enceinte. Ça ne se voyait pas, elle était si maigre. Mais le jour de l’accouchement est arrivé. Elle est partie au revier (NDLR : quartier des malades, dans un camp de concentration) avec ma mère qui était notre chef de baraque. Avant de partir, ma mère me dit :

– Tu te souviens, je garde un morceau de chocolat ?

– Oui, maman.

– Comment te sens-tu ?

– Bien, maman. Ça peut aller.

– Alors, si tu me le permets, ce morceau de chocolat, je l’apporterai à notre amie Hélène. Un accouchement ici… elle va peut-être mourir. Et si je lui donne le chocolat, ça l’aidera peut-être.

– Oui, maman. Tu le prends.

Hélène a accouché. Elle a accouché d’un bébé… Une toute petite chose malingre. Elle a mangé le chocolat. Elle n’est pas morte. Elle est revenue dans la baraque.

Il fallait nourrir l’enfant. Hélène n’avait pas de lait. On a payé une autre déportée. Dans un camp, tout se paye, tout est passible de la peine de mort immédiate.

Comment paye-t-on dans un camp ? En donnant son pain ou sa soupe. Donc, à plusieurs, nous avons payé une femme avec un peu de soupe ou de pain, qui devait nettoyer le bureau des SS, les chefs de camp, pour qu’elle aille voler du lait en poudre dans la cuisine des SS. Ce qu’elle a fait.

Nous avons donné ce lait en poudre au petit bébé.

Quand il n’y a plus de lait en poudre, Hélène mâchait… du rutabaga, l’horrible navet de la soupe, dont elle faisait une bouillie qu’elle mettait dans le bec de son bébé.

Ça semble incroyable, mais cette histoire a duré 6 mois. 6 mois après, nous étions libérés. Le bébé a tenu jusqu’à la libération avec ce régime-là.

Pour l’habiller, on n’avait rien. Nous avons toutes donné un bout de chiffon, qui sa poche, qui sa ceinture, qui l’ourlet de sa blouse… On l’a attaché comme on a pu. On l’a attaché sur la poitrine de sa mère, qui avait une poitrine si maigre…, en mettant la blouse par-dessus. Elle allait travailler. Le chef ne voyait pas qu’il y avait un bébé.

Le bébé n’a jamais pleuré. Jamais ! Pas même geint.

Au bout de six mois, la libération est arrivée. On a défait tous ces chiffons. Le bébé a crié. C’était là, sa naissance.

Nous l’avons ramené en France. Un tout petit truc de 6 mois, minuscule.

Il y a quelques années, ma fille me dit :

– Maman, si vous aviez eu des psychologues ou des psychiatres à votre retour, ça se serait mieux passé pour vous.

Je lui dis :

– Sûrement, mais il n’y en avait pas. Personne n’y aurait pensé, s’il y en avait eu. Mais tu me donnes une bonne idée. On va faire une conférence là-dessus.

J’ai organisé une conférence sur le thème : « Et s’il y avait eu des psys en 1945, à notre retour des camps, comment cela se serait passé ? »

J’ai eu beaucoup de monde. Des anciens, des survivants, des curieux et puis beaucoup de psychologues, psychiatres, psychothérapeutes… Très intéressant. Chacun avait son idée. C’était très bien.

Puis il y a eu une femme qui est arrivée et qui a dit :

– Moi, j’habite Marseille. Je suis médecin psychiatre. Et avant de vous faire ma communication, j’ai quelque chose à donner à Francine Christophe.

C’est-à-dire à moi.

Elle fouille dans sa poche. Elle sort un morceau de chocolat. Elle me le donne. Et elle me dit :

– Je suis le bébé !

D’atroces souvenirs frais en mémoire

Vous souvenez-vous de ce mercredi 6 décembre 1989 ? Moi oui ! Je revois encore les images au bulletin de nouvelles de Télé-métropole qui décrivait un massacre horrible où 14 femmes laissaient leur vie, sous les balles d’un tireur fou, Marc Lépine qui les haïssait. Trente années se sont écoulées depuis et le déroulement de cette journée reste gravé à jamais dans nos cœurs.

Le 24 novembre dernier, Rima Elkouri, faisait le point, 30 ans plus tard pour se rappeler pour toujours. Voici l’intégral de ce reportage que je partage avec vous, à l’aube de ce trentième immensément triste anniversaire.

ATTENTAT DE POLYTECHNIQUE – 30 ANS PLUS TARD Rima Elkouri

« IL A TUÉ MES FILLES »

Le 6 décembre 1989, Yvon Bouchard, professeur de génie mécanique à l’École polytechnique, a vu Marc Lépine surgir dans sa classe. Le traumatisme a été si profond qu’il a longtemps refusé d’en parler. Jusqu’à ce que, 30 ans plus tard, sa petite-nièce l’invite à briser le silence à l’occasion de la commémoration de l’attentat.

UN PROFESSEYUR ET SA PEINE

« J’ai peu à dire… », a dit d’emblée Yvon Bouchard, d’un ton professoral.

Ce qui ne l’a pas empêché de me parler pendant près de deux heures de ce soir où il a vu Marc Lépine entrer dans sa classe.

Maintes fois sollicité par les médias pour parler de l’attentat de Polytechnique, le professeur retraité de génie mécanique s’est réfugié dans le silence pendant 30 ans.

À 77 ans, s’il accepte de témoigner, c’est parce que sa petite-nièce, Pascale Devette, a fini par le convaincre que cela valait la peine de le faire. À la mémoire des 14 jeunes femmes assassinées le 6 décembre 1989 à l’École polytechnique.

Il y a 10 ans, j’avais interviewé Adrian Cernea, le professeur qui était dans la même classe qu’Yvon Bouchard le soir de l’attentat. L’homme, alors âgé de 87 ans, m’avait invitée à le rencontrer, après avoir lu une chronique que j’avais consacrée au film Polytechnique. « J’ai vu Marc Lépine entrer dans ma classe, m’avait-il dit, la voix brisée. J’ai beaucoup réfléchi à ce qui s’est passé. J’aimerais vous en parler. »

Il m’avait dit sa douleur, son indignation, son incompréhension, son sentiment de culpabilité. Il m’avait raconté son 6 décembre comme pour s’en délivrer.

A priori, Yvon Bouchard ne ressent pas ce même besoin de parler. Il le fait un peu à son corps défendant. On devine que c’est très douloureux. Et qu’il trouve impudique d’exposer sa douleur.

Je lui demande s’il a vu le film Polytechnique, de Denis Villeneuve, que le professeur Cernea hésitait à aller voir. « Non. Moi, les histoires romancées, je ne veux pas voir ça… »

Au fil de la conversation, on comprend que le film funeste qui le hante depuis 30 ans lui suffit.

« Je me suis longtemps demandé : pourquoi il est arrivé là ? » « Il », c’est Marc Lépine, dont le professeur ne prononcera jamais le nom. Et « là », c’est ce local C-230.4, salle inconnue du deuxième étage où les professeurs Bouchard et Cernea écoutaient attentivement l’exposé d’un étudiant lorsqu’un homme armé d’une carabine a surgi dans la classe.

Le professeur Bouchard notait l’heure du début et de la fin de chaque présentation pour s’assurer que les étudiants respectaient le temps maximum alloué. Ce soir-là, le dernier repère temporel qu’il a noté dans ses dossiers qu’on lui a remis après la tuerie, c’était 17 h 10.

Pendant plus de 10 minutes, le professeur Bouchard me décrit froidement et minutieusement les lieux de l’attentat. De façon très cartésienne, comme pour éviter de s’aventurer dans les zones les plus douloureuses de sa mémoire. « Pour bien comprendre l’évènement, il faut comprendre la construction de l’École polytechnique. »

Il m’explique combien le local où il se trouvait était difficile d’accès, au bout d’un petit couloir « d’à peu près 48 pouces de large », qui tournait brusquement. « Là, il y avait une porte. »

Seul le hasard a pu conduire le tueur devant cette porte, croit-il. « Il s’est sans doute retrouvé là parce que son arme devait être camouflée et qu’il a vu au fond du couloir un endroit tranquille pour la déballer. Il a alors probablement entendu une voix dans le local et il a décidé d’entrer. »

À 17 h 10, au moment où Lépine entre dans la classe, tenant une carabine de ses deux mains, le professeur Bouchard a la tête penchée vers l’acétate présenté par l’étudiant qu’il doit évaluer. « Les lumières étaient tamisées un peu, pour le rétroprojecteur. J’étais concentré. Je ne l’ai pas vu. »

Il a entendu une voix dire : « Séparez-vous, les filles à gauche, les gars à droite ! » « Un étudiant, croyant que c’était quelqu’un qui faisait une farce plate de fin de session, a dit : « Ce n’est pas le temps de niaiser ! » »

Lépine a tiré un coup de feu au plafond. « Cela a fait toute une détonation. Parce que c’était un local pas tellement grand, fermé. J’ai vu qu’il avait un chargeur. »

Les étudiants se sont mis à bouger. « M. Cernea a voulu commencer à parler. Je me souviens que je l’ai saisi par le bras pour l’en empêcher. Je ne sais pas s’il vous l’a raconté… À ce moment-là, je ne pense pas que les filles sont en danger, je ne pense pas qu’il va y avoir 14 morts, je ne sais rien. Je ne voulais pas que M. Cernea intervienne parce que je me disais, après le premier coup de feu, qu’il allait nous tirer dessus… »

Le tueur ordonne aux gars de sortir et aux filles de rester. « Nous sommes sortis de la classe. Je pensais que c’était une prise d’otages et que quelqu’un nous attendait sans doute à l’extérieur. »

Le professeur Bouchard croyait que l’homme armé avait peut-être un complice prêt à prendre en otage les hommes dans le corridor principal.

Il demande aux étudiants : « Est-ce que vous le connaissez ? »

Personne ne le connaissait… « Je me suis dit : ça va prendre quelqu’un pour négocier. Je suis descendu en courant pour alerter la sécurité. On a appelé la police. J’ai voulu retourner à l’intérieur. Quelqu’un m’a crié : Sortez ! Sortez ! Il y a quelqu’un qui tire dans le corridor. »

Ce n’est que plus tard ce soir-là qu’il a mesuré l’horreur de ce qui venait de se produire et saisi le caractère misogyne de la tuerie. « Le directeur intérimaire de Polytechnique m’a dit : « C’est désastreux. On est allé dans ton local. Il a tué six filles. Trois s’en sont sorties. » »

Le professeur Bouchard apprendra ensuite le bilan funeste de la soirée : 14 jeunes femmes abattues, 14 personnes (hommes et femmes) blessées. Des familles et des amis éplorés. Une société traumatisée.

Peu de temps après l’attentat, il se rappelle qu’une des familles qui avait perdu sa fille a insisté pour le rencontrer.

« On m’a reproché de ne pas être intervenu… »

— Yvon Bouchard

Je lui demande comment il a réagi. Il est visiblement mal à l’aise. « Ceux qui disent ça s’imaginent que le gars est arrivé et a commencé à menacer les filles dans la classe. Ça ne s’est pas passé comme ça ! Pas du tout. La discussion avec les filles a commencé quand les gars sont sortis du local. À ce moment-là, on n’avait pas idée que c’était contre les filles qu’il en avait. »

Il ne se sent pas coupable, insiste-t-il. « Qu’est-ce qu’il aurait fallu faire ? Qu’est-ce qu’il aurait fallu dire ? Moi, je ne le savais pas qu’il visait les femmes. Sans ça, je me serais senti coupable. Sincèrement, je ne croyais pas… Moi, je pensais que c’était une prise d’otages et qu’on se ferait attraper en sortant dans le corridor principal. Dans les prises d’otages, quand on sépare les femmes ou les enfants d’un bord, les hommes de l’autre… Comment voulez-vous que les gens qui sont là présument que les enfants vont se faire tuer ? »

Je lui demande si ces accusations l’ont fâché. « Non, non, non… », répète-t-il, catégorique.

À ses côtés, sa conjointe, Mylène Cardasi, qui travaillait aussi à l’École polytechnique à l’époque, rectifie, la voix brisée. « Il était peiné. »

Elle se tourne vers lui. « Yvon, je me souviens quand c’est arrivé, tu as beaucoup pleuré. Tu me disais tout le temps : « Il a tué mes filles ! Il a tué mes filles ! » Je ne savais pas quoi te dire… »

Ému, le professeur Bouchard ne dit rien.

LES DEUILS, LES SILENCES ET LES MOTS

En écoutant son grand-oncle Yvon répéter qu’il ne pouvait pas deviner que le tueur voulait s’en prendre aux jeunes femmes de sa classe, Pascale Devette ose une question.

« Tu ne pouvais pas le savoir, Yvon. Mais maintenant qu’on le sait, est-ce difficile d’en parler ? Tu te sens comment quand tu parles de Polytechnique ?

— Je n’en parle jamais… »

Cette difficulté à trouver les mots pour des endeuillés qui ont vécu des expériences traumatiques est devenue un sujet d’études et de réflexion pour Pascale Devette, qui est professeure de science politique à l’Université de Montréal. Trente ans après l’attentat de Polytechnique, elle a interviewé son grand-oncle Yvon Bouchard et sa grand-tante Mylène Cardasi dans le cadre de la série de balados Entre mémoires et silences, lancée à l’occasion de la commémoration de la tragédie.

Comme elle n’avait que 4 ans en 1989, Pascale Devette n’a aucun souvenir de l’attentat de Polytechnique. Mais dès l’adolescence, elle se souvient très bien du lourd silence qui entourait cette tragédie dont son grand-oncle avait été témoin.

« Quand j’étais plus jeune, c’était comme un drame familial dont on ne pouvait pas trop parler. Un peu comme une espèce de maladie honteuse ou quelque chose de très grave qui était arrivé à quelqu’un. »

— Pascale Devette

Avec le temps, on a tenté de mettre des mots sur ce silence douloureux. Mais ce n’était pas nécessairement les bons mots, observe-t-elle. « On disait : « Ah ! c’est un fou ! »… Il y avait quelque chose comme un manque de vocabulaire dans ma famille pour nommer ça. »

Pas juste dans sa famille, bien sûr. Dans toute la société.

À l’adolescence, Pascale Devette a compris peu à peu la portée politique et sociale de l’attentat. Il y avait un « avant Poly » et un « après Poly ». Il y avait aussi des conditions sociales qui avaient permis que cette tuerie se produise. Et il aura fallu près de 30 ans pour utiliser les mots « attentat antiféministe » et « féminicide ».

La jeune femme voit dans la difficulté à trouver les bons mots après Poly des échos de l’expérience traumatique des rescapés de guerre. Elle pense à son grand-père paternel, réfugié hollandais qui a été fait prisonnier durant la Seconde Guerre. Marquée par sa lecture d’Anne Frank, Pascale Devette demandait souvent à son grand-père : « C’était comment, les camps ? »

Il lui répondait : « C’était difficile, je n’aimais pas la soupe aux choux. »

« C’est la seule réponse qu’il me donnait. Alors que plein de jeunes de son village sont morts là-bas. » Une réponse qui visait sans doute à la protéger tout en se protégeant lui-même. La soupe aux choux de son grand-père, c’est un peu comme le plan de construction de l’École polytechnique minutieusement décrit par son grand-oncle. Une façon d’éviter de parler de l’horreur.

***

Ce qui m’a frappée dans les témoignages croisés des deux professeurs de génie mécanique qui ont vu surgir Lépine dans leur classe, c’est qu’ils avaient tous les deux eu, avant la tragédie de Poly, une vie traversée de deuils extrêmement difficiles.

Adrian Cernea, d’origine roumaine, était fils d’un survivant du pogrom de Iasi, sa ville natale. Il avait vécu la guerre, perdu des proches. Il avait vu l’horreur signée Staline. Il avait vu l’horreur signée Hitler. Il avait dû élever sa fille seul, sa femme n’ayant pas survécu à l’accouchement. Il m’avait raconté avec émotion comment, en un jour, il était devenu veuf et père. Il m’avait dit à quel point il était fier du parcours de sa fille Sally. Sa peine et son indignation devant cette « nullité prétentieuse » qui a tué ses étudiantes étaient décuplées par le fait qu’il voyait en elles ses propres filles. « Elles avaient l’âge de ma fille. »

En parlant du temps qu’il a fallu pour se relever de l’attentat de Poly, Yvon Bouchard me dira pudiquement, la gorge nouée : « J’ai eu d’autres évènements dans ma vie. J’ai continué à travailler comme si de rien n’était. Je n’ai jamais eu de problèmes. Ça ne veut pas dire que je ne suis pas affecté. »

Cela faisait près d’une heure qu’on parlait. Il a fait une pause. J’ai eu l’impression qu’une digue en lui avait cédé. Des larmes ont coulé. Sa conjointe lui a tendu une boîte de mouchoirs.

« Moi, j’ai perdu un enfant de la fibrose kystique. Je ne suis pas capable de parler de ça. Je l’ai perdu », a-t-il dit, la voix étouffée par les sanglots.

Son fils Éric n’avait que 10 ans quand il est mort dans ses bras.

« Le lendemain, j’ai continué à donner mes cours comme si de rien n’était. Je n’en ai jamais parlé et je n’ai jamais eu de problèmes. Parler, ça ne sert à rien… »

— Yvon Bouchard

Il évoque l’impossibilité de trouver des mots pour répondre aux questions d’un fils qui ne se sait pas condamné. « Quand un enfant te dit : « Papa, quand est-ce que je n’aurai plus de la fièvre ? » Je n’étais pas capable de lui dire… Êtes-vous capable d’élever un enfant en sachant qu’il va mourir ? Maudite job. Très dur. »

Éric est décédé un jour de septembre 1979. « Le lendemain, j’ai donné mes cours », répète Yvon Bouchard, persuadé que c’était pour lui la seule façon de se relever. « Il ne faut pas que je revoie des images. Du moment que je revois des images, ça me détruit. »

Les proches d’Yvon Bouchard ont toujours su que la mort de son fils était un sujet tabou, encore plus que Poly. Tout comme l’est aussi la mort de sa femme, Hélène, qui a succombé à un cancer du pancréas en 1983, quatre ans après le décès de leur fils, à l’âge de 38 ans. Lors de son hospitalisation, Yvon Bouchard dormait à l’hôpital tous les soirs. Le lendemain, il allait donner ses cours à l’université. Comme si la seule façon d’anesthésier sa douleur était de ne pas trop s’y arrêter.

Même s’ils avaient en commun d’avoir vécu une succession de deuils pénibles avant l’attentat de Poly, Yvon Bouchard et Adrian Cernea n’en ont jamais parlé ensemble. Mais pour l’un comme pour l’autre, ces deuils passés n’atténuaient en rien la tristesse profonde qu’ils ont ressentie ce soir où un homme qui détestait les féministes a assassiné 14 jeunes femmes.

NE LES OUBLIONS PAS

Le soir du 6 décembre 1989, lorsque Mylène Cardasi, le cœur serré, est rentrée à la maison, elle a été surprise de ne pas y trouver son conjoint, Yvon.

Adjointe administrative au département de génie mécanique de l’École polytechnique, elle avait quitté le travail en catastrophe ce soir-là, sans savoir ce qui se passait vraiment.

Peu après 17 h, Mylène Cardasi avait rendez-vous avec ses collègues dans une salle de conférence du troisième étage, juste avant de se diriger vers leur souper de Noël. « On était une quinzaine de femmes. La porte de la salle de conférence était ouverte. Et tout à coup, un professeur est arrivé en courant en disant : « Fermez la porte! Enfermez-vous! Il y a un tireur fou au deuxième. » »

Mylène Cardasi est retournée dans son bureau. Elle s’y est enfermée avec une collègue.

« On n’avait pas de radio, on n’avait rien. On ne savait pas ce qui se passait. On n’osait pas sortir. On écoutait, mais on n’entendait rien. C’était le silence complet. »

— Mylène Cardasi

Elle ne sait pas combien de temps sa collègue et elle sont restées enfermées. Mais elle sait que ça lui a paru une éternité. « Après un certain temps, on s’est regardées et on s’est dit : on sort. Mais par où? »

Elles ont décidé de prendre une sortie arrière de l’École polytechnique. « Je l’ai prise par la main et on s’est mises à courir. »

Dehors, il neigeait. Mylène Cardasi et sa collègue sont montées en vitesse dans sa voiture, sans savoir encore ce qui se passait vraiment à l’intérieur des murs de l’École. Personne n’avait de téléphone cellulaire à l’époque. « En descendant la côte de Polytechnique, j’ai vu qu’il y avait une dizaine d’ambulances qui montaient. Je me suis dit : c’est grave. »

Ne sachant pas si ses collègues l’attendaient ou pas au restaurant de la rue Saint-Denis où elles avaient une réservation, Mylène Cardasi s’y est rendue. Ses compagnes de travail y étaient. Quelques minutes plus tard, le directeur du département de génie mécanique a appelé au restaurant pour leur annoncer la terrible nouvelle. « Il nous a dit que 14 femmes avaient été tuées. On ne comprenait pas… On est immédiatement sorties du restaurant, sans rien commander, bien sûr. »

En état de choc, Mylène Cardasi est rentrée à la maison. Il devait être 19 h 30 ou 20 h. Où était donc Yvon ? Elle ignorait qu’il avait un cours ce soir-là. Elle était persuadée qu’il avait quitté l’École polytechnique bien avant elle.

Elle a commencé à recevoir des appels de proches inquiets. « Où est Yvon ? » Elle a allumé la télé. Il n’y avait rien encore.

« Tout à coup, aux nouvelles de 22 h à Radio-Canada, je vois Yvon qui était dehors, en chemise et cravate dans la neige. Il explique qu’il y avait un homme qui était entré dans sa classe, qui avait menacé les gens et les avait fait sortir. Derrière lui, je voyais les policiers et des ambulanciers qui sortaient des gens. C’est là que j’ai su que ça avait commencé dans sa classe. »

Au lendemain de la tuerie, Mylène Cardasi a accompagné son conjoint au salon funéraire de chacune des jeunes femmes assassinées. Le 11 décembre 1989, aux côtés de 8000 autres endeuillés, ils ont assisté aux funérailles communes de 9 des 14 victimes qui avaient lieu à la basilique Notre-Dame de Montréal.

Trente ans plus tard, ses yeux s’embuent encore quand elle y pense.

« C’était difficile dans les jours qui ont suivi parce que tout le monde était triste, mais personne n’en parlait. C’était à fendre le cœur. D’une tristesse épouvantable. Personne n’osait en parler parce que c’était trop gros. »

— Mylène Cardasi

Les lieux de l’attentat faisaient penser à une scène de guerre. Cadrages de portes brisés, trous de balle dans les murs… « Le lendemain, l’équipe de menuisiers de l’École avait essayé de tout réparer. Mais on voyait que des choses avaient été brisées. On sentait qu’il s’était passé quelque chose. »

Pour les femmes en particulier, c’est comme si quelque chose en elles s’était aussi brisé. « Si quelqu’un arrivait derrière moi, je sursautais. On était comme sur le qui-vive. On n’était pas menacées. Mais on sentait que plus rien n’était pareil. »

La tristesse infinie était doublée d’une incapacité à comprendre ce qui s’était produit. « On se disait : pourquoi les femmes ? Moi, en tant que femme, j’étais révoltée. Je pensais aux familles qui avaient perdu leur enfant. Des belles filles qui étaient brillantes. Je ne comprenais pas pourquoi il s’en était pris aux femmes. Comment il pouvait détester autant les femmes. »

Je lui demande s’il y a une leçon à tirer de cette tragédie. « Je dirais qu’il faudrait éduquer nos garçons. En leur disant que les filles et les gars sont égaux. »

Il faut aussi honorer la mémoire des victimes, ajoute-t-elle. C’est la raison pour laquelle Yvon Bouchard et elle, ont accepté de témoigner, même si ça remue des souvenirs douloureux. Pour elles qui auraient dû avoir la vie devant elles : Geneviève Bergeron, Hélène Colgan, Nathalie Croteau, Barbara Daigneault, Anne-Marie Edward, Maud Haviernick, Barbara Klucznik-Widajewicz, Maryse Laganière, Maryse Leclair, Anne-Marie Lemay, Sonia Pelletier, Michèle Richard, Annie St-Arneault, Annie Turcotte.

Pour qu’elles ne sombrent pas dans l’oubli.

Un autre exemple de la folie religieuse

La folie religieuse peut nous mener directement à la mort, dans des souffrances atroces.

Voici l’histoire sordide, racontée par Francine Laplante, accompagnatrice, et publiée dans La Presse+ du 22 août dernier.

SOUFFRIR AU NOM DE DIEU Francine Laplante

« J’ai vu dans ses yeux l’espoir : le désir de déjouer le verdict et l’amour de la vie », confie Francine Laplante.

À ce jour, j’ai accompagné plus de 40 enfants et jeunes adultes jusqu’à leur dernier souffle. Plusieurs sont morts dans mes bras. Croyez-moi, ce n’est pas une donnée qui honore mon implication. Chaque mort revêt un immense sentiment d’échec.

À la fin du mois de juillet dernier, j’ai perdu mon amie des Antilles. Une belle grande jeune fille qui était entrée dans ma vie il y a deux mois à peine. Elle était condamnée, un maudit cancer avait pris le contrôle de son corps deux ans plus tôt.

Dès notre première rencontre, je suis tombée amoureuse de ma nouvelle protégée, qui n’était pas encore hospitalisée. La chimie a opéré immédiatement entre nous deux. J’ai vu dans ses yeux l’espoir : le désir de déjouer le verdict et l’amour de la vie.

J’ai embarqué tête première dans cette nouvelle histoire d’amour en connaissant très bien la fin, même si personne ne connaissait le moment exact. J’ai pleinement vécu avec elle tous les instants en portant mon attention sur le moment présent.

MOMENTS DE COMPLICITÉ

Car il y avait ce besoin de s’imprégner de bonheur, de sagesse et de résilience. Je me suis consacrée à faire briller ses yeux et faire battre son cœur chaque jour un peu plus fort. Puisque son état s’est détérioré, il y a alors eu une hospitalisation. Mes visites étaient presque quotidiennes. J’entrais dans sa chambre, elle me tendait la main et nous passions de longs moments en silence dans cette complicité.

Pendant cette courte période, j’ai développé une très belle relation avec sa maman et sa fratrie. Dieu était évoqué régulièrement, mais rien de choquant ni de troublant. Je voyais également à quel point la communauté chrétienne était présente dans le quotidien de la famille ; cependant, mon amie semblait sereine et heureuse.

Et il y a eu ce tournant lorsque les médecins ont annoncé à la famille qu’ils ne pouvaient plus rien pour elle. Le sort de ma douce amie était remis entre les mains de Dieu…

Cela signifiait que la famille serait désormais très réticente à ce que les médecins la soulagent adéquatement. Même si j’avais la conviction que la famille se trompait et que nul n’avait le droit de la faire souffrir, je n’avais aucun droit de contester.

Quand mon amie, sa mère et moi nous trouvions seules dans la chambre de l’hôpital, tout allait bien. Inversement, dès que la communauté entrait dans le décor, rien n’allait. Malheureusement, c’était le jour et la nuit. La communauté religieuse régnait sur la maman et mon amie. Elles étaient dominées.

Au cours de la dernière journée de vie de mon amie, je suis restée avec elle; sa maman était partie.

Puis, une dame est entrée dans la chambre. Elle était très élégante, c’était une amie de la communauté. Elle s’est penchée vers mon amie et lui a demandé si elle voulait qu’elle lui « fasse la lecture ».

Mon amie n’avait même plus la force de répondre tellement elle était faible et souffrante, mais la dame a interprété ses moindres balbutiements comme un « oui ». Elle a sorti un livre noir de son sac à main ; c’était la Bible. Elle a lu des dizaines de passages à voix haute en insistant sur le fait que Dieu est le seul à décider, qu’il est le seul à avoir le pouvoir de faire un miracle et soulager ses souffrances.

Mon amie avait peine à respirer, mais la dame persistait pour qu’elle réagisse et fasse signe de la tête en guise d’accord. J’étais complètement déconcertée et surtout terriblement impuissante.

Lorsqu’elle a terminé sa lecture, je lui ai demandé quelle était sa profession… elle m’a dit qu’elle travaillait dans deux grands hôpitaux de Montréal et qu’elle était en charge de la formation. Je me rappelle m’être dit que cette femme était un vrai danger public.

Elle a quitté la chambre et je suis restée seule avec la grand-mère maternelle. Durant tout l’après-midi, je l’ai entendue répéter haut et fort au-dessus de mon amie : « Dieu est plus puissant que les médicaments, n’est-ce pas, ma fille ? Dieu voit tout, n’est-ce pas, ma fille ? Dieu sait tout, n’est-ce pas, ma fille ? Le Seigneur peut faire des miracles, n’est-ce pas, ma fille ? C’est lui qui a le dernier mot, n’est-ce pas, ma fille ? »

Durant ce temps, mon amie était à l’agonie et la maman était absente.

L’équipe médicale et moi avons insisté auprès de la mère par téléphone pour qu’elle donne son consentement à une injection de médicament pouvant la soulager. Elle a finalement dit oui ! La grand-mère était outrée et elle a appelé le pasteur.

Je n’ai rien compris de la conversation, puisqu’ils parlaient une langue que je ne maîtrise pas. Ma protégée s’agitait dans son lit, c’était insoutenable.

La maman est revenue, je suis sortie de la chambre pour la laisser seule avec sa fille et sa mère et j’ai entendu : « Médecins veulent donner médicaments, mais Dieu est plus fort. » Puis, un peu moins de 15 minutes plus tard, ma douce amie est morte dans la souffrance.

INDIGNÉE

Les jours suivant sa mort, j’ai exprimé mon indignation à l’un des membres de l’équipe médicale : « Le système, je dirais même la société avait laissé tomber cette enfant en la laissant entre les mains de cette communauté chrétienne. » Le système a laissé un vide que le fanatisme a investi.

J’ai assisté aux funérailles. J’étais la seule Blanche parmi 350 personnes et je me sentais étrangère, non pas par la différence ethnique, mais par le culte du religieux délirant. Puis, le pasteur a prononcé les prétendues dernières paroles de ma belle amie. Elle avait supposément dit juste avant de mourir : « Ah, maman, maman ! Je vois Dieu qui vient me chercher ! »

J’étais outrée. « Mais ce ne sont que des mensonges », me suis-je dit ! Elle ne pouvait plus prononcer un seul mot ! Elle n’était que souffrance !

C’était la première fois que j’étais confrontée à tant de fanatisme dans le cadre de mes accompagnements. J’ai été déstabilisée et profondément choquée. En lisant le reportage « Dieu guérira ton cancer », j’ai senti le sang glacé dans mes veines. Je ne veux pour rien au monde qu’un enfant puisse terminer ses jours dans la souffrance au nom de Dieu !

Un dénouement heureux

Nous, les Québécois, lorsque vient le temps de se serrer les coudes, de faire une action pour retourner du bonheur, nous crions « présent » ! Poser un geste concret et réconciliant envers des victimes vulnérables vient nous chercher au plus profond de nous-mêmes et déclenche une action spontanée. On en a régulièrement la preuve, lors de levée de fonds envers les enfants, entre autres.

Photo : Journal de Montréal

L’histoire qui suit est tirée de l’édition du Journal de Montréal du 28 juillet dernier. Vous l’avez probablement lue mais, quoi qu’il en soit, je la partage avec vous et mes lecteurs et lectrices qui me suivent régulièrement sur les autres continents. Une histoire touchante qui prouve qu’on peut se serrer les coudes pour semer du bonheur.

ON SE SERRE LES COUDES POUR UN EMBALLEUR DÉFICIENT INTELLECTUEL Amélie St-Yves

SHAWINIGAN | Un emballeur de supermarché déficient intellectuel qui était dévasté par le vol de son vélo a pu compter sur plusieurs bons samaritains, qui lui ont payé une bicyclette neuve.

« Tabarouette, j’étais content », dit avec enthousiasme Rémy Carrier, 30 ans.

La semaine dernière a été riche en émotions pour lui. Le mercredi 17 juillet, il a enfourché son vélo comme à son habitude pour aller travailler au Métro du secteur de Shawinigan-Sud, où il est emballeur à temps plein depuis neuf ans.

À la fin de son quart de travail, à 17h30, il s’est dirigé vers le garage Bergeron et Filles, où il a l’habitude de jaser avant de rentrer chez lui, selon sa mère, Linda Mailhot.

Sa bicyclette a été volée ce soir-là, pendant qu’il socialisait. Elle n’était pas barrée.

« Le petit gars a une déficience intellectuelle. Rémy ne sait pas l’heure, il ne sait pas écrire. Il a de la misère à gérer certaines situations », explique sa mère, qui ne lui en veut pas.

Il avait reçu ce vélo en cadeau le 30 septembre pour ses 30 ans. Le vol l’a attristé au point d’en pleurer. Sa mère a publié un message sur Facebook demandant aux voleurs de le rapporter.

TOUCHÉ PAR L’ÉVÉNEMENT

Son histoire a désolé plusieurs lecteurs dont Pierre-Yves Rousselle, un résident du coin qui connaît l’emballeur. Il a alors lancé une campagne de sociofinancement. Il a amassé 700 $ dès la première nuit.

« C’est son moyen de transport, c’est sa fierté. C’est ça qui est venu me chercher », indique M. Rousselle.

Les collègues de Rémy Carrier ont pour leur part déposé une banque aux caisses pour ramasser des dons. Ils ont accumulé près de 400 $ en quelques heures. Trois boutiques de Shawinigan ont aussi offert des rabais importants, même de l’entretien gratuit.

« Je ne pensais pas qu’il y avait autant de gens qui l’aimaient tant. C’est sûr que c’est quelque chose qui vient te chercher », raconte la mère de l’emballeur.

ÉMU

Pierre-Yves Rousselle est allé chercher Rémy Carrier à la fin de son quart de travail, le vendredi 19 juillet. L’emballeur a d’abord pleuré dans ses bras en expliquant que son vélo avait été volé.

M. Rousselle lui a ensuite annoncé que plusieurs personnes allaient lui en offrir un neuf.

Rémy Carrier a continué de pleurer un peu, empreint de fortes émotions. Son vélo et son équipement ont été remplacés ce soir-là.

Au total, plus de 1400 $ ont été amassés. Le reste de l’argent, soit une somme de plus de 600 $, a été remis à « J’ai mon appart », un projet de construction de 12 logements supervisés pour des personnes déficientes intellectuelles dans le secteur Grand-Mère, à Shawinigan.

NDLR : Comment rester insensible à une si belle histoire.

L’aide médicale à mourir; vous avez encore des doutes ?

Quand l’espoir n’est plus là !

Quand tout a été tenté !

Quand la souffrance devient insoutenable !

Quand nos forces sont épuisées !

Quand on attend que la mort nous délivre…

Il ne nous reste qu’une seule solution; l’aide médicale à mourir, afin de quitter dans la plus profonde dignité. Le respect ultime de ses dernières volontés.

Aujourd’hui, je veux partager avec vous cette touchante et émouvante histoire racontée par Patrick Lagacé, dans l’édition de La Presse + du 21 juillet dernier. Puisse-t-elle guider votre réflexion.

PETITE RÉVOLUTION À LA MAISON ADHÉMAR-DION Patrick Lagacé

En février, le chanteur Marc Hervieux a reçu un appel de Claudette Dion, de la célèbre famille Dion. Mme Dion avait une demande spéciale pour le ténor.

Pourrait-il venir rencontrer une de ses fans qui vivait ses derniers moments, à la Maison de soins palliatifs Adhémar-Dion de Terrebonne ?

Claudette Dion, porte-parole de la Maison qui porte le nom de son papa, a expliqué la situation : la jeune mère de famille devait assister à un spectacle de Marc Hervieux en janvier…

Mais la maladie s’est interposée.

Marc Hervieux a accepté sur-le-champ. Il a regardé son horaire. Par hasard, il s’en allait le lendemain à Las Vegas voir le spectacle de la plus connue des Dion, Céline.

– Si je passe demain matin, sur le chemin de l’aéroport, ça va ?

C’était parfait. Rendez-vous fut donc pris pour le lendemain matin, Marc Hervieux allait arrêter chemin Saint-Charles, à Terrebonne, en route vers l’aéroport.

« Une heure plus tard, me raconte Marc Hervieux, Claudette me rappelle : la dame avait demandé l’aide médicale à mourir et elle venait d’avoir sa réponse. Elle allait la recevoir le lendemain matin, à peu près au moment où je pensais passer la voir… »

La suite à la fin de cette chronique.

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Ce qui frappe dans le bout de l’histoire que je viens de commencer à vous raconter, c’est bien sûr la générosité de cœur de Marc Hervieux. Comme d’autres, sans faire de selfie ni de communiqué de presse, Hervieux fait des gestes semblables. Je note que c’est moi qui l’ai sollicité, quand j’ai eu vent de cette histoire.

Mais socialement, je vous dirais que ce qui est frappant, pour ne pas dire révolutionnaire, c’est qu’une maison de soins palliatifs offre l’aide médicale à mourir (AMM).

Dans le spectre des années 2012 à 2015, au cœur du débat sur la fin de vie, les Québécois ont envoyé un signal clair à leurs élus : nous voulons avoir accès à l’aide médicale à mourir. Le Québec s’est doté d’une telle loi, suivi par le fédéral (qui a été forcé par la Cour suprême).

Des Québécois étaient (et sont encore) réticents. Parmi les récalcitrants : les maisons de soins palliatifs. Quand Québec préparait sa loi, les maisons de soins palliatifs avaient été catégoriques : jamais l’aide médicale à mourir ne serait administrée sous leur toit.

Ce raisonnement était en phase avec celui de la communauté des soins palliatifs : la douleur, ça se soulage, c’est notre métier, notre mission. Mettre fin à la vie n’est pas notre mission. Ça n’arrivera jamais chez nous…

La mission particulière des maisons de soins palliatifs – tenues à bout de bras par les communautés où elles sont ancrées, à coup de bénévolat et de campagnes de financement – a convaincu le gouvernement du Québec de ne pas forcer ces institutions à offrir l’aide médicale à mourir.

Quelques années plus tard, le réel a rattrapé les maisons de soins palliatifs. Sur 34, elles sont désormais 7 à offrir ce soin. La réflexion est en cours dans plusieurs autres maisons de soins palliatifs, m’a dit Marie-Julie Tschiember, de l’Alliance des maisons de soins palliatifs : « Le temps qui passe et les témoignages rassurants des maisons qui donnent l’AMM contribuent à la réflexion des dirigeants des autres maisons. »

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La première fois qu’une résidante de la Maison Adhémar-Dion a demandé l’aide médicale à mourir, ce soin était disponible et légal au Québec… Mais la Maison ne l’offrait pas.

On a donc transporté la femme à l’hôpital, pour qu’elle puisse y recevoir ce soin.

Nicole Vaillancourt, DG de la Maison Adhémar-Dion, se souvient du cas avec émotion : « Les infirmières de la Maison étaient tellement attachées à cette femme qu’elles ont refusé de la lâcher. Elles l’ont accompagnée à l’hôpital pour ses derniers moments. »

N’empêche : il y avait quelque chose de troublant dans le fait qu’une résidante en fin de vie, avec l’épuisement que cela suppose, doive subir le bouleversement de monter dans une ambulance pour aller à l’hôpital afin de recevoir un soin parfaitement légal. L’épisode avait secoué bien des artisans de la Maison Adhémar-Dion.

Nicole Vaillancourt a plaidé pour un changement, devant le conseil d’administration.

– Avec quel argument ?

– Que quitter la Maison Adhémar-Dion en ambulance pour aller mourir à l’hôpital, ce n’est pas de la dignité.

Elle ne prononce pas le mot « dignité » à la légère : elle a accompagné dans la maladie son frère Alain, champion de sports équestres, qui s’est éteint par un soir d’éclipse en 2012. On devine que l’expérience fut marquante, à vie. Elle est entrée à la Maison Adhémar-Dion comme bénévole, d’abord aux cuisines, puis aux soins, où elle a donné des bains aux résidants et procédé à la toilette funéraire de ceux qui venaient de mourir. « C’est là, dit-elle, que j’ai compris que les soins palliatifs, c’est la dignité jusqu’à la fin. »

En janvier 2018, Nicole Vaillancourt, devenue DG, a donc présenté son plan au conseil d’administration. En mars, le C.A. tranchait : go. En juillet, une première femme a reçu l’aide médicale à mourir.

La première femme qui a reçu l’AMM a permis aux employés de la Maison Adhémar-Dion qui le désiraient d’assister à ses derniers moments. Michel Houle, intervenant social, a eu une épiphanie, si j’ose dire : « D’avoir pu assister à cela m’a permis de comprendre de quoi il s’agit. Maintenant, quand j’en parle, je parle en connaissance de cause. C’était serein, c’était beau. »

Depuis un an, ce soin qui est un ultime geste de liberté sur son destin a été prodigué cinq fois à la Maison Adhémar-Dion. Il demeure, là comme ailleurs, l’exception à la règle chez les gens en fin de vie.

La règle ?

Aller au bout de la dernière seconde de vie possible.

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Quand Claudette Dion l’a rappelé, Marc Hervieux a donc compris en ce jour de février qu’attendre au lendemain matin pour aller rencontrer une fan en fin de vie n’était pas une option.

– Je vais être là ce soir, a-t-il promis à Claudette Dion.

Et ce soir-là, le ténor s’est pointé dans la chambre de la femme, qui était entourée de ceux qui l’aimaient et qu’elle aimait. Elle était contente de voir le ténor, mais ce dernier devinait sa douleur.

Il lui a tenu la main, ils ont bavardé.

Marc Hervieux lui a chanté deux chansons, Quand on n’a que l’amour et Caruso. Elle avait raté le concert de Marc Hervieux en janvier. Elle l’a eu pour elle, et ses proches, en concert privé.

La dame était jeune, trop jeune. Marc Hervieux a perdu son père jeune, trop jeune, lui aussi, quand il était ado. À sa fan souffrante, Marc Hervieux a donc parlé de Dollard, son père…

– Si tu vois Dollard, dis-lui allô, dis-lui que je m’ennuie de lui…

La femme s’est éteinte le lendemain, d’une maladie qu’elle n’avait pas choisie, mais au moment qu’elle avait choisi.