Savourer le bon vieux temps pour le temps qu’il nous reste

Vous vous souvenez des recettes de grand-mère ? Les festins qu’on nous servait lors des rencontres de familles. Des victuailles à profusion, des repas copieux et réconfortants au point où il fallait desserrer les ceintures d’un cran. Oui. La cuisine était délicieuse et chaque fois qu’on en avait l’occasion on ne s’en privait pas. Et ils cuisinaient pour une armée.

Pourtant beaucoup de ces vieux sont devenus centenaires. Ils sont de cette époque où se nourrir était un plaisir sans égards aux calories, aux glucides, aux lipides. Du moment que c’était bon… et ça l’était ! Tout le monde profitait du moment. Et on n’a qu’une seule vie à vivre, alors…

Les temps ont bien changé et dans ce monde de nutritionnistes, on tente de faire avaler à nos ainés des repas avec du tofu et toutes sortes de composantes nouvelle mode dans les CHSLD. Nous ne sommes pas des oiseaux pour se nourrir de graines. Pour les années qui restent à nos « bons vieux », ils ne veulent pas de ces repas dit « santé ». Ils veulent bouffer la nourriture qu’ils adorent, celles de leur bon vieux temps et au diable le reste. Celle qu’ils ont préparés jadis avec amour.

Même nous, les baby-boomers, on en parle encore; le bon vieux ragoût de pattes, la graisse de rôtis sur des tranches de pain, de la tête à fromage et vous pouvez ajouter les vôtres… On salive, rien que d’y penser. La bonne soupe aux légumes et ses petites bulles de gras flottantes. Miammm !

Si je vous raconte tout ça, c’est que j’ai beaucoup apprécié le texte de Mathieu Bock-Côté, publié dans le Journal de Montréal du 8 mai dernier. Je veux maintenant le partager avec vous aujourd’hui.

FOUTRE LA PAIX AUX VIEUX Mathieu Bock-Côté

On dirait une nouvelle anecdotique, mais en fait, elle est terriblement révélatrice. Elle se passe au Lac-Saint-Jean.

Radio-Canada nous apprenait dimanche que le « nouveau cadre de référence provincial » en matière d’alimentation a poussé à changer les menus servis en CHSLD, où l’on trouve essentiellement une « clientèle » composée de personnes âgées.

En gros, on change les recettes, on les modernise. Mais cela ne fait pas l’affaire de tous.

Je me permets de citer l’épouse d’un pensionnaire qui s’en désole. Elle dit les choses simplement et éloquemment.

« Ce monde-là, c’est du vieux manger qu’ils aiment manger, comme anciennement, Là, ils ont essayé de mettre du chia dans les puddings au chocolat et faire des menus avec du tofu. Ils ne connaissent pas ça ! »

Les petits mondains qui auraient une réaction condescendante devant une telle préoccupation témoigneraient surtout de leur propre petitesse et de leur manque d’égards pour les aînés.

Il y a là tout l’esprit hygiéniste de notre temps. Personne ne conteste la nécessité de bien se nourrir. Mais il y a quelque chose d’un peu cruel à vouloir rééduquer des hommes et des femmes qui, au soir de leur vie, n’ont pas particulièrement envie de se faire bousculer dans leurs habitudes.

Notre époque aime se moquer des habitudes. Elle cultive le goût immodéré de la nouveauté. Elle ne comprend pas qu’on fait sa demeure dans le monde en se créant ses petits rituels, qui rendent la vie plus douce, plus agréable.

Quoi qu’en disent ceux qui croient à l’éternelle jeunesse, chaque âge de la vie répond à sa propre loi. La jeunesse est un âge d’exploration. L’âge adulte en est un de consolidation. Le vieil âge, de conservation.

Plus le temps passe, plus on s’accroche à son monde, et il n’y a rien de mal à ça.

Les habitudes rassurent, les traditions réconfortent, et dans une société qui change de plus en plus vite, elles permettent de garder des repères. Et les habitudes à table en relèvent.

Je n’ai rien contre les nutritionnistes, j’en ai contre le puritanisme alimentaire. Il y a dans la vie un plaisir à manger, tout simplement. C’est le plaisir de se mettre à table, c’en est de savourer mentalement à l’avance un plat qu’on aime particulièrement.

SERMONS

Bien franchement, quand j’ai lu cette nouvelle, je me suis simplement dit : est-ce qu’on ne pourrait pas sacrer patience aux vieux ? Est-ce qu’on ne pourrait pas leur foutre la paix ?

Leur permettre de manger du pâté chinois, des vol-au-vent, des soupes à l’ancienne et des galettes au sirop ?

Est-ce qu’on pourrait, lorsqu’ils le demandent, leur servir une boisson gazeuse, ou comme on disait autrefois, une petite liqueur, sans leur faire la morale, sans les sermonner ? Est-ce qu’on pourrait, en fait, leur permettre de vivre leurs dernières années en paix, sans sermons alimentaires ?

D’ailleurs, si nous pouvions tous nous délivrer un peu de la tutelle des donneurs de leçons et autres missionnaires de la vie parfaite, tout le monde irait mieux.