Les itinérants font aussi partie de notre société moderne.

Et ils sont de plus en plus nombreux et bien visibles. Se couvrir à la belle étoile par grand froid avec le journal local où quelques sacs de couchage, n’est pas tellement réchauffant, mais c’est une réalité. Il y a bien des refuges mais au-delà de tout ça, ce sont des êtres humains, des créatures divines, qui n’ont pas toujours été ce qu’ils sont devenus et souvent, le regard ou le non-regard qu’on y jette devrait être plus chaleureux, plus convainquant et surtout plus complaisant et compatissant. Un sourire ne coûte rien et rapporte beaucoup à ceux qui n’ont rien.

Lise Ravary en a fait le sujet de son papier de dimanche dernier dans les pages d’opinions du Journal de Montréal. Un article qui m’interpelle et qui me fait réfléchir sur le sort de ces personnes et surtout leur quotidien remplie de désolation. J’avais envie de le partager avec vous…

Dignité pour ceux qui n’ont rien

Quand j’étais petite, on les appelait les quêteux, les hobos. Les guenilloux, les clochards ou les vagabonds. Quand la rectitude politique s’est abattue sur le langage, les mendiants sont devenus des sans-abris, des itinérants.

Que l’on choisisse un mot lourd de mépris ou une expression chargée de modernité pour décrire ces hommes et ces femmes prisonniers du dehors, la réalité ne change pas : vivre dans la rue avec pour seul bien terrestre un chariot de supermarché chargés de trésors usés semble être, aux bien nantis que nous sommes, le fond du baril de l’existence.

La plupart d’entre nous ressentent un malaise quand ils croisent un sans-abri qui mendie. Nous traversons la rue le nez en l’air, pour donner l’impression que nous ne l’avons pas vu. Et si, dans un élan de générosité, nous déposons quelques pièces dans sa main tendue, nous évitons, le plus souvent, le regard de celui qui va probablement utiliser notre argent pour s’acheter une roche de crack.

LEÇON DE VIE

Il y a très longtemps, à Vancouver, j’avais évité le regard d’un vieil itinérant. Il ne mendiait pas. Il marchait dans la rue, dans un quartier huppé. Je ne sais trop quelle tête je faisais, mais il s’est arrêté devant moi, m’a souri avec cœur et m’a dit : « Smile Lady, au moins votre vie n’est pas comme la mienne. » Je n’ai plus jamais fui le regard des gens de la rue.

J’emprunte souvent la rue Saint-Urbain. Au coin de Sherbrooke, tous les matins, des Autochtones malheureux tendent leur verre en carton aux automobilistes. La plupart font comme s’ils étaient invisibles. Si j’ai de l’argent, je donne un petit quelque chose. Et si je n’ai rien, je les regarde quand même dans les yeux avec un sourire.

Après toutes ces années, ils me reconnaissent. Que je donne ou non, j’ai droit à des salutations, des révérences, des pouces en l’air. La journaliste en moi meurt d’envie de les interviewer, mais je me retiens. Je ne suis pas rendu à l’étape de franchir la barrière de vie qui nous sépare, mais chaque nouvelle interaction me convainc qu’un sourire et un regard dans les yeux sont plus importants que l’argent. C’est faire un don de dignité.

DERNIER REPOS

Je n’ai pas pu m’empêcher de pleurer, cette semaine, en lisant un texte sur l’abbé Claude Paradis dans le Journal, « Itinérants enterrés dans la dignité ». Depuis quatre ans, à l’automne, il enterre les cendres de corps non réclamés de gens de la rue. Des êtres humains morts seuls et réclamés par personne. « Ils meurent en manque d’amour », disait-il.

Il invite d’autres gens de la rue à se joindre à lui autour de la fosse commune du Repos Saint-François d’Assise, l’ancien cimetière de l’Est. Il leur parle de la mort, mais aussi de l’espoir. Et puis, ils libèrent des papillons. Ça fait gnangnan catho? Vous avez une meilleure idée?

L’abbé Paradis donne à ces âmes anonymes un dernier moment d’humanité, avant qu’elles ne disparaissent au fond de l’oubli pour toujours. Un don de dignité pour l’éternité.