Inimaginable, mais pourtant réel

Vous êtes-vous demandé ou simplement imaginé, comment les résidents des CHSLD pouvaient se sentir tout au long de cette maudite pandémie qui allait les décimer. Comment ont-ils vécu cette période qui, pour plusieurs, allait les envoyer dans l’autre monde, dans l’au-delà. Tous ces souvenirs d’une vie, qui nous reviennent en mémoire…

Le texte qui suit est un conte fictif de cette situation, l’histoire de Jacqueline perdue dans ses pensées, qui décrit bien ce calvaire, imaginé par son auteure, Geneviève Petersen.

Je veux le reproduire pour vous, et provoquer une réflexion en cette nouvelle année, qui pourrait sonner le glas de cette catastrophe qui nous a enfermé toute une année et accéléré des fins de vie.

Bonne lecture.

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JACQUELINE A LE CŒUR EN BERNE

Quand ça fait des jours que tu regardes par la fenêtre, tu connais les alentours par cœur. Là, la traverse de piétons, le parc et son boisé de pins blancs. Au loin, le dépanneur et le Dollarama. Quand ça fait des jours que tu regardes par la même fenêtre, t’en viens même à savoir quelle auto passe à quelle heure.

À 7h46, une horde de parents convergent vers l’école primaire, juste en face. Les enfants débarquent et se dirigent, masqués, vers l’antre de la bâtisse de briques beiges. On dirait une bande de petits fantômes. 8h05, la cloche sonne. Mais pas aujourd’hui. C’est congé.

8h05, c’est aussi l’heure où Shamah entre dans la chambre. Ça m’a pris des mois avant d’arrêter de l’appeler mademoiselle et de trouver le courage de lui demander comment dire son nom. Je voulais pas qu’elle pense que j’étais une habitante ou que j’étais jamais sortie de chez nous.

– Comme ça s’écrit.

Elle m’avait répondu ça, le sourire fendu jusqu’aux oreilles. J’ai regardé l’insigne sur sa jaquette jaune. Shamah. C’est facile, au fond. Je suis chanceuse d’encore avoir sa visite plusieurs fois par jour. Les préposés vont moins dans les chambres de ceux dont la porte est marquée d’une croix. J’ai bien pensé que la cheffe de l’étage viendrait en mettre une, juste en dessous de mon nom, comme ç’a été le cas pour mes voisines de chambre.

Jeudi passé, la cheffe est venue pour Madame Bouchard. Trois jours plus tard, elle est sortie les pieds par en avant. Madame Bouchard, je parle. Ça m’a fait beaucoup de peine de la voir comme ça, en dessous du grand drap blanc. Comme si elle n’avait jamais existé. Comme si on venait de la balayer sous le lit.

Madame Bouchard a été beaucoup de choses avant de venir terminer sa vie dans la chambre 223. Elle a eu huit beaux enfants. Six garçons et deux filles. Y en a même une qui est devenue médecin. Orthopédiste, je pense. Hélène, son nom. Elle a marié un autre médecin et ils vivent à Sherbrooke. C’est la seule de ses huit enfants qui l’appelait à tous les jours.

Madame Bouchard m’a raconté sa vie en long et en large les après-midis où on jouait à la chasse à l’As ou au Gin Rummy dans la salle commune. Ça, c’était quand on avait encore le droit d’y aller. Son mari est mort du cancer du côlon y a sept ans. Elle est arrivée au Havre du Lac tout de suite après, deux ans avant moi.

À la tv, le lendemain de sa mort à elle, on a dévoilé le nombre de morts. Le premier ministre a présenté rapidement ses condoléances aux familles. Trente-trois. Trente-trois morts sans visage.

Moi aussi je lui racontais ma vie, à madame Bouchard. J’ai eu cinq enfants. Y en a quatre de vivants. J’ai perdu le premier quand il avait un mois et demi. Il s’appelait Jean. Les médecins ont dit que c’était la mort subite du nourrisson. Il avait jamais été bien vigoureux. Même dans mon ventre, il ne donnait pas beaucoup de coups de pieds. Pas comme ceux qui sont venus après : Sylvie, Guylaine, André et Esther.

J’ai jamais arrêté d’enseigner l’anglais même quand je les ai eus. Ça faisait enrager mon mari. Paul-Émile aimait pas ça passer pour un homme pas capable de faire vivre sa famille. Il n’appréciait pas non plus que j’enseigne la langue de ceux qui, il arrêtait pas de répéter, nous ont volé notre pays. J’avais beau lui expliquer que j’aimais ça, enseigner, ça lui rentrait pas dans la tête.

L’année de mes 50 ans, je suis devenue la directrice de l’école Saint-Albert-le-Grand pis j’ai demandé le divorce. On avait été mariés 30 ans avec Paul-Émile. Una autre affaire qui ne se faisait pas dans ce temps-là, se séparer. J’étais plus capable de le torcher tout en sachant qu’il faisait ses galipettes avec la veuve du boucher dans mon dos. Et si ça avait été juste ça, je dis pas.

Pourtant, je l’ai tellement aimé, mon Paul-Émile, avec ses grandes paluches et ses yeux doux. Quand on était jeunes mariés, on était toujours embarqués un par-dessus l’autre. Quand on a emménagé ensemble dans l’appartement de la rue Morin, je me rappelle que j’avais voulu lui cuisiner quelque chose de fancy pour quand il reviendrait de travailler.

J’avais ouvert le livre de Jehanne Benoit pour savoir comment on fait ça, du bœuf Wellington. Je lui avais téléphoné au bureau parce qu’il me manquait un ingrédient ultra important que je n’avais pas dans la pantry : du sel facultatif. Je me rappelle encore du rire de Paul-Émile et de ma gêne quand j’ai réalisé mon erreur. J’avais eu l’air d’une belle niaiseuse. Mes enfants m’en parlent encore à chaque Noël.

8h05. Shamah entre dans ma chambre. Même si elle a son masque et sa visière, je sais qu’elle sourit. Je lui demande comment vont ses enfants. Elle en a trois. Bien, bien, elle me répond. Elle me raconte que c’était la fête de sa plus jeune, hier, pis qu’elle lui a acheté des pâtisseries parce qu’elle n’a pas eu le temps de faire un vrai gâteau.

– Elle est née le 25 décembre, comme le petit Jésus.

Elle a dû être contente pareil, que je lui ai répondu, pour la rassurer. Je sais très bien que Shamah est épuisée à force de s’occuper de nous autres pis des résidents de l’autre place où elle travaille la nuit. Je sais pas quand elle dort, cette femme-là. Dans l’autobus qui lui fait faire le trajet entre les deux résidences, j’imagine.

Quand mes enfants étaient jeunes, je ne dormais pas ben ben non plus, remarque. Shamah brosse mes cheveux. Ils sont courts maintenant. Je me rappelle d’une époque où ils tombaient en cascades blondes dans le creux de mes reins. On dirait que ça fait 1000 ans. On dirait que ça fait 5 minutes.

– Voulez-vous que je vous mette du vernis à ongles, madame Laurin ?

– Une autre fois, ma belle enfant, tu dois avoir autre chose à faire.

Shamah sort de ma chambre comme elle y était entrée. Sans bruit. Je retourne à ma fenêtre et je repense aux paroles de François Legault. Une seule personne pour les visites. Est-ce que ce sera Guylaine, Esther, André ou Sylvie ? Je souhaite dans le secret de mon âme que ce soit Sylvie. Parce que c’est elle la plus drôle. C’est pas grave, y a juste le bon Dieu qui m’entend. J’espère qu’elle va m’apporter des restes de dinde pis de la bûche.

Dehors, il n’y a personne sauf un monsieur qui promène un petit chien barbette. J’en peux plus de me faire répéter que ça va bien aller. Quand ça ? Je sais que ça pourrait être pire, Je sais que je pourrais être enfermée ici sans rien ni personne, même pas Shamah ou mes petits-enfants sur le iPad. Je pourrais avoir une croix sur ma porte et n’avoir pour compagnon que ma respiration sifflante ou le son d’un respirateur.

Je pourrais aussi avoir tout oublié comme la madame de la 227. Moi, au moins, j’ai des souvenirs auxquels me raccrocher. J’ai le pouvoir de me rappeler les étés passés au chalet, la fois où Guylaine a gagné le concours régional d’orthographe ou le party que mes sœurs m’ont organisé pour mes soixante ans.

Avec le recul, je trouve du beau même dans les moments les plus terribles. Mais c’est difficile. C’est difficile de savoir que c’est ici que tout finira par s’arrêter. Personne ne me le dit, mais c’est ça pareil.

J’ai le sentiment que plus rien de ce que j’ai été ne compte, astheure. Peu importe si j’ai été belle, belle au point d’être la reine du carnaval. Peu importe si mon cœur a battu pour tant d’hommes que j’en ai perdu le souffle. Peu importe. Je suis en train de m’effacer.

Maintenant, quand je me regarde dans le miroir, j’ai l’impression de voir quelqu’un d’autre. Je voudrais pouvoir crier mon nom trois fois, comme celui de la dame blanche, et avoir le pouvoir de réapparaître.

Je voudrais tellement sortir d’ici. André m’a dit que je devais attendre le printemps. Est-ce que je serai encore là ? Peut-être qu’Esther, en faisant un détour par l’épicerie pour m’acheter des Pot of Gold, amènera sans le savoir la mort avec elle.

J’ai l’impression qu’à chaque fois que je fais une chose, même une toute petite chose comme tricoter ou prier la Sainte-Vierge, c’est la dernière fois.

J’entends du bruit. Est-ce que c’est Shamah qui revient avec du vernis à ongles rouge comme la lettre écarlate ? J’entends du bruit. Est-ce celui de mon cœur qui explose parce que je sais qu’il m’en reste moins à faire que j’en ai de fait ?

Comme dans l’histoire que me racontait mon père quand j’étais petite, j’aimerais faire un pacte avec le diable pour sortir d’ici. Je voudrais qu’il m’emmène, dans son grand canot, voir mes enfants pis mes petits-enfants. Juste une nuit. Mais je sais que rendu là, même lui ne viendra pas me chercher.

Source : Journal de Montréal du 31 décembre 2020

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