L’hymne national

Au Canada, et au Québec, dès qu’un événement sportif a lieu, il est de mise de chanter l’hymne national, avant que la compétition débute. Par respect pour les deux langues officielles, anglophones et francophones, il a été modifié pour une version bilingue.

Ailleurs, même dans le reste du Canada, il est chanté exclusivement en anglais. Aux États-Unis, c’est identique. Pourtant, au Québec, l’hymne national américain est chanté entièrement dans sa langue d’origine. Deux poids, deux mesures.

Saviez-vous que le Ô Canada est un hymne entièrement francophone ? Dans le texte qui suit, le sociologue Mathieu Bock-Côté, nous raconte son histoire.


Ô CANADA ? C’ÉTAIT D’ABORD NOTRE HYMNE NATIONAL !

Ceux qui me lisent le savent, je ne suis pas un fervent fédéraliste.

Je considère le Canada comme un pays étranger, et même hostile au peuple québécois, qui est condamné à s’y transformer en minorité ethnique folklorique.

Mais, je vous confesserai que j’ai toujours un malaise à entendre le Ô Canada chanté exclusivement en anglais, comme c’est le cas dès que nous sortons de nos frontières.

Même au Québec, nous le chantons dans une étrange version bilingue comme des colonisés – faut-il rappeler qu’il fut composé en français par Basile Routhier, et que nous devons la musique à Calixa Lavallée ?

HISTOIRE

Faut-il rappeler aussi que cet hymne magnifique a d’abord été composé pour les Canadiens français, pour célébrer leur aventure en Amérique, avant d’être récupéré progressivement par l’État canadien, qui voulait se construire une identité symbolique.

Il suffit d’écouter ses paroles en français pour s’en rendre compte, et comprendre qu’il interpelle davantage les fils de Samuel de Champlain que ceux de Lord Durham.

D’ailleurs, les paroles anglaises de l’hymne canadien ne sont pas une traduction du français : il s’agit d’un texte très différent, comme si ce pays, dans ses deux langues officielles, ne racontait pas la même histoire.

Nous ne sommes pas faits pour vivre ensemble.

Cela nous rappelle, pour reprendre les mots de Christian Dufour, dans Le défi québécois, un des meilleurs livres parus depuis cinquante ans pour décrypter la psyché québécoise, que le Canada s’est construit par une forme de « siphonnage identitaire » du peuple québécois, au point même de nous voler notre nom.

Car l’oublions-nous ? Avant d’être Québécois, nous étions Canadiens français, et avant cela, nous étions Canadiens !

C’est d’ailleurs à cette vieille couche de notre identité que font référence les Canadiens de Montréal, et non pas au Canada postnational multiculturaliste anglophone et woke d’aujourd’hui : on pourrait parler de son noyau mythique, auquel nos grands-parents et arrière-grands-parents faisaient référence quand ils parlaient avec émotion du Canada comme s’il s’agissait de leur pays, qu’ils refusaient de céder à ceux qu’ils appelaient les « Anglais ».

Les Canadiens furent d’abord l’équipe nationale des Canadiens français. Ils ont laissé une empreinte au fond de leur âme et il suffit qu’ils traversent la première étape des séries pour qu’un mécréant du hockey comme je le suis se convertisse en partisan emporté.

L’État canadien est en carence identitaire permanente. Normal : le Canada est un pays artificiel qui doit toujours emprunter une personnalité extérieure pour exister, d’autant plus qu’il a renié, dans la deuxième moitié du XXe siècle, ses racines britanniques.

VOL

Et après avoir combattu la loi 101 et la langue française, il essaie aujourd’hui de la transformer en bibelot folklorique.

Demain matin, je ne chanterai pas le Ô Canada. Je ne me battrai pas non plus pour notre vieux nom. L’histoire a tranché. Le vol a eu lieu.

Désormais, nous sommes Québécois. Nous ne sommes plus Canadiens et nous ne le redeviendrons pas. Le Québec est notre seul pays.

Mais il importait de rappeler certaines vérités historiques à notre mémoire oublieuse.


Source : Journal de Montréal, 30 juin 2021, p9