Savoir s’arrêter

Qui n’a pas entendu, au retour des vacances du temps des Fêtes, qu’il est bon de revenir au travail parce que la période a été divertissante certes, mais très occupée par les rencontres et les nombreux déplacements. Bref, le retour au travail et reprendre sa routine seraient comme des vacances. Bizarre non ? C’est peut-être qu’on ne sait pas s’arrêter.

Mathieu Bock-Côté, sociologue, auteur et chroniqueur au Journal de Montréal, brossait un portrait assez juste de notre société actuelle, inondée de technologies, dans son article de jeudi dernier. C’est ce texte que je vous propose. Prenez du temps pour le lire parce qu’il déborde de vérités et principalement pour ce temps de l’année.

LA VIE AU RALENTI Mathieu Bock-Côté

Il y a globalement deux manières de vivre le temps des Fêtes.

La première, la plus courante, consiste à passer d’une grande table à une autre, chaque repas devenant un festin sous le signe d’une abondance gargantuesque. Elle a été chantée en d’autres temps pas Hi Ha Tremblay, alias Michel Barrette, dans Le Temps D’une Dinde ! Elle a son charme !

FRÉNÉSIE

Et pourtant, il y en a une autre. Sans s’interdire quelques banquets, et tout en goûtant pleinement les joies de la famille et de l’amitié, il s’agit plutôt, cette fois, de se soustraire à la pression sociale et de redécouvrir, pendant quelques journées d’hiver, le charme de la vie au ralenti.

Notre existence est aujourd’hui frénétique. Prenons le cas d’une famille standard, avec papa, maman, et deux enfants. Il y a de bonnes chances qu’elle soit installée en banlieue, c’est-à-dire qu’il est à peu près certain que les deux parents, d’une manière ou d’une autre, perdent une partie importante de leur vie dans le trafic.

Entre le travail des parents, l’école des enfants, les rendez-vous obligatoires des premiers et les cours auxquels on se sent obligé d’inscrire les seconds, la vie semble prendre la forme d’une course maniaque vers nulle part.

Cette existence barouettée est épuisante. Combien de fois a-t-on pu entendre un ami nous expliquer qu’au terme de la journée, il ne lui reste plus qu’une heure pour se reposer, et cela, s’il est chanceux.

Notre existence est aussi hachurée.

Qui est encore capable de regarder un film de la première à la dernière seconde sans regarder son téléphone, sans consulter ses courriels, sans s’égarer sur Facebook, ou pire encore, sans perdre son temps sur Instagram ? Qui est encore capable d’ouvrir un livre et de s’y laisser happer sans consulter sans cesse ses médias sociaux ?

Notre existence est aussi pressurisée par la société de consommation qui nous bombarde de sollicitations publicitaires cultivant en nous des désirs artificiels et loufoques. S’il est agréable de s’entourer de beaux objets et de vivre dans l’aisance, sans s’inquiéter de son endettement ou de ses fins de mois, il est insensé d’accrocher son bonheur à la frénésie consommatrice.

Le capitalisme devenu fou nous entraîne dans sa folie.

SILENCE

Et pourtant, il suffit de s’arrêter un peu pour reprendre son souffle et comprendre que notre mode de vie cloche. Il est aliénant. Il fait passer notre soumission active à un système déréglé pour la seule manière légitime de poursuivre la quête du bonheur.

Il faut savoir s’arrêter, reprendre son souffle, en se demandant si cette existence frénétique, hachurée et consommatrice est vraiment tenable. Il suffit quelquefois de s’arrêter quelques jours pour s’en rendre compte.

S’installer dans un sofa. Lire un vrai livre. Aller marcher sans son téléphone une heure. Goûter le silence.

Il suffit de cela, quelquefois, pour avoir envie de reprendre sa vie en main.

Mieux vaut s’en rendre compte plus tôt que tard.

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