Quand la réalité dépasse la fiction

Photo: Radio Canada

Je sais que plusieurs d’entre vous êtes des téléspectateurs de la série District 31, diffusée à Radio-Canada 4 jours sur 7. Cette fiction dans son ensemble est le reflet quasi parfait de ce qui se passe dans un poste de police et précisément au niveau des enquêtes criminelles.

Mais qu’arrive-t-il quand la réalité dépasse la fiction ? L’histoire vraie qui suit ramène à la dure réalité une intervention policière d’André Castonguay et d’une équipe de policiers, le 23 décembre 1983. Des conséquences qui le hantent encore…

VIVRE AVEC LA MORT D’UN INNOCENT SUR LA CONSCIENCE

Les larmes ne sont jamais loin quand André Castonguay évoque les événements du 23 décembre 1983. Photo : Radio-Canada / Daniel Mailloux

C’est le 22 décembre 1983. Les sapins illuminent les salons de plusieurs maisonnées sherbrookoises. Sainte Nuit et Vive le vent tournent en boucle à la radio. De gros flocons tombent dans les rues. André Castonguay et des collègues policiers distribuent des paniers de Noël à des gens pour qui les Fêtes seront plus difficiles. À ce moment, rien ne laisse présager que le policier sherbrookois abattra, moins de 24 heures plus tard, un homme innocent, un poseur de tapis qui se trouvait au mauvais endroit à un bien mauvais moment.

Ça se déroule tellement vite. Les décisions, on doit les prendre à pleine vitesse. Sur le moment, je n’étais même pas certain de m’en sortir. J’avais l’impression que je n’avais pas réagi assez rapidement, relate l’homme qui revient publiquement sur « l’affaire des poseurs de tapis » pour une première fois depuis ce fatidique jour.

Le drame a non seulement marqué l’imaginaire des Sherbrookois, mais celui de nombreux Québécois qui voyaient les événements défrayer quotidiennement les manchettes des médias.

Plus de 35 ans après les événements, tout est encore frais dans la mémoire d’André Castonguay. C’est comme un film en très haute définition qu’il n’aime toutefois pas remettre à l’affiche. Se voir sur grand écran, acteur principal d’une scène qui n’aurait jamais dû se dérouler ainsi, le fait encore pleurer. Peut-être même plus aujourd’hui qu’en 1983.

Quelqu’un est décédé là-dedans et c’est ça qui ne passe pas, martèle André Castonguay, la gorge nouée, les yeux remplis de larmes et les mains tentant de cacher son triste visage.

Il faut plusieurs minutes à l’ancien directeur des enquêtes criminelles du Service de police de Sherbrooke (SPS) pour reprendre son souffle. Pour que les mots qu’il veut dire trouvent leur chemin.

« Dans des événements de même, c’est surréel tout ce qu’il se passe. C’est incroyable. Ce sont des souvenirs qu’on ne veut pas trop réveiller. » André Castonguay

Pendant la distribution des paniers de Noël des policiers, deux hommes assassinent un agent de sécurité de la Brink’s au Carrefour de l’Estrie et repartent avec les 53 000 $ que recèle son camion.

Dès lors, les enquêteurs du Service de police de Sherbrooke s’activent pour retrouver les auteurs de ce funeste cambriolage. On a tout lâché ça pour l’enquête. On a travaillé toute la nuit là-dessus. On était une vingtaine. Il y avait une grosse tempête de neige. On se disait que les individus ne pouvaient pas être loin parce que ça ne circulait pas nulle part, se rappelle André Castonguay.

Tout indique que les suspects recherchés logent au motel Le Châtillon à Rock Forest, dit-il. Une auto volée dans laquelle sont retrouvées des armes est stationnée à proximité, le portrait-robot des suspects correspond au profil des deux occupants d’une chambre, aperçus quittant le motel vers 15 h 45 alors que le vol est commis vers 16 h 15.

On a regardé ce qu’on avait accumulé comme preuve et on avait suffisamment d’éléments pour procéder à des arrestations. C’est difficile ces affaires-là, parce qu’on est toujours dans l’incertitude, explique le retraité de 75 ans.

Tout le motel est évacué à l’exception de la chambre située à côté de celle où dorment les suspects. On ne voulait pas réveiller ceux qu’on venait arrêter, dit-il.

Au petit matin du 23 décembre, tous les policiers sont en place. Tous sont en contrôle. Tous attendent le signal. L’objectif est d’entrer dans la chambre par surprise, une opération d’entrée dynamique visant à surprendre les suspects pendant leur sommeil et les arrêter sans qu’ils aient le temps de réagir.

Lors d’une telle opération, précise André Castonguay, les policiers n’ont que quelques secondes pour procéder entre le moment où ils ouvriront la porte et celui où ils arrêteront les suspects. S’ils prennent trop de temps, leur sécurité est compromise.

Simple sur papier. Plus compliqué dans les faits.

André Castonguay a un rôle crucial : il est le back-up, explique-t-il, celui qui est le plus armé de l’opération et il est placé tout juste derrière celui qui doit ouvrir la porte. Si le premier policier doit regarder droit sur la cible, André Castonguay a le mandat de protéger sa vie, mais aussi celle du reste du groupe.

Le détective responsable de l’opération ouvre tranquillement la porte de la chambre et se tasse dans le corridor. Le premier policier, suivi de très près par André Castonguay, entre dans la chambre et crie : Police! Que personne ne bouge! À ce moment, un des deux suspects tente de se lever du lit. Le premier policier recule, la porte de la chambre se referme et il tire un coup de feu par peur de mourir, dira-t-il plus tard à la Cour.

Pour André Castonguay, il ne fait aucun doute que cette balle a été tirée par un des suspects et que son collègue est atteint. En une fraction de seconde, il repense à ceux qu’il doit protéger et enclenche sa mitraillette.

Je n’ai pas eu le choix d’ouvrir le feu. C’était la protection de tout le monde qui était en jeu. La fenêtre de la chambre donnait sur le boulevard Bourque et il y avait des véhicules qui passaient. On se disait que s’il fallait que ça se mette à tirer, les projectiles auraient pu atteindre les gens qui passaient. On avait tout ça dans la tête.

Au total, ce sont 21 balles que tire André Castonguay en deux secondes au travers de la porte. Quelques projectiles ont même transpercé le mur de la chambre adjacente.

Tout va à une vitesse folle pour tout le monde sauf pour André Castonguay. Je me voyais vraiment à côté de moi. J’avais l’impression de tirer une balle à la minute. Ça ne se pouvait pas : j’avais un pistolet mitrailleur qui tirait 12 balles à la seconde. D’un côté, je me disais que j’allais me faire tuer. C’est ça qui me passait par la tête. Je ne savais pas où il était [le suspect]. Douze balles à la seconde, imagine. J’en ai tiré 21. J’étais sur le pilote automatique. Le chargeur était à bout de bras, le deuxième était rentré dedans. Ça se passe dans le temps de le dire.

Dans la chambre, Serge Beaudoin est retrouvé mort criblé de huit balles sur le sol entre les deux lits. Dans l’autre lit, son collègue, plus chanceux, est blessé sévèrement. Ce n’est qu’à l’hôpital que les policiers réalisent que ces hommes n’ont rien à voir avec le meurtre du Carrefour de l’Estrie : ce sont des poseurs de tapis embauchés par Bell Canada qui dormaient paisiblement après une nuit de travail.

DE RETOUR AU TRAVAIL LE LENDEMAIN

Le policier n’a pas beaucoup de temps pour digérer cette funeste erreur. Dès le lendemain de la fusillade, André Castonguay reprend le boulot. Pas de congé. Pas de suivi sur son état. Pas de rencontre avec un psychologue. Hop, au travail, comme si rien n’était arrivé. C’était une drôle de mentalité à l’époque. Dans les années 1980, ce qu’on disait, c’est qu’on était fait fort. Qu’on était capable de tougher ça.

Des collègues d’ailleurs, qui ont vécu des drames similaires et qui ont l’oreille assez grande pour entendre toute la tristesse qui habite le policier, ne sont cependant pas loin. Plusieurs lèvent la main pour le rassurer, le consoler et l’épauler.

Le lendemain, mon ami, un capitaine de la SQ, qui avait vu les journaux, est descendu tout de suite. C’était un ancien marine américain. Il en a vécu des choses. Il comprenait. C’est lui qui s’est occupé de trouver un avocat. J’avais aussi des amis psychologues que j’avais connus à Nicolet. J’ai placoté avec eux pas mal, confie André Castonguay.

« Tu ne peux pas parler de ça à n’importe qui. C’est comme un mur que tu traverses et il n’y a que ceux qui l’ont traversé qui savent c’est quoi. Quand ça arrive, soit c’est toi, soit tu es un képi sur une tombe. C’est arrivé. Le destin, c’est ça. » André Castonguay

FACE À UN PROCÈS CRIMINEL

L’agenda de l’année 1984 d’André Castonguay est plus que rempli. Entre l’enquête publique du coroner et le procès criminel où il est accusé d’homicide involontaire, il doit se préparer à l’enquête de la Commission de police et faire face aux poursuites civiles.

Tout le ramène à ce matin du 23 décembre où un innocent est mort sous ses balles: quand ce n’est pas les différentes enquêtes et le procès, ce sont les premières pages des journaux où il figure au premier plan ou les tribunes téléphoniques des radios où on discute et analyse ses faits et gestes.

Sans oublier les familles des victimes qui réclament que justice soit faite.

« Pendant le procès, je trouvais ça dur pour la mère de la victime. J’avais envie de lui dire, mais on ne pouvait pas. Je lui dirais aujourd’hui qu’on a fait notre possible, que la vie c’est comme ça. On n’allait pas là avec cette intention. » André Castonguay

Les journées passent, les mois s’égrènent, les années s’écoulent depuis ce matin où le calme quotidien d’André Castonguay s’est transformé en véritable tempête. Malgré le temps qui va, les certitudes restent pour le policier. Je ne me suis jamais senti coupable de ce que j’ai fait même si c’est arrivé. Je suis convaincu que j’ai fait ce que j’avais à faire au moment où je l’ai fait. Point à la ligne. J’ai toujours été en paix avec moi-même là-dedans, mais il y a toujours de la tristesse de rattachée à ça parce que quelqu’un est décédé.

Si c’était dans les mêmes circonstances, j’aurais fait la même affaire. Je ne pouvais pas faire autrement, assure-t-il.

Malgré les demandes des journalistes, André Castonguay a très peu parlé publiquement de l’affaire des poseurs de tapis. Je n’ai jamais ressenti le besoin de le faire, jamais senti le besoin de me justifier. Le procès parlait pour nous autres finalement. Les 12 jurés se tenaient par la main quand ils ont rendu leur verdict. Je n’avais jamais vu ça.

Le 20 octobre 1984, près de dix mois après la fusillade, après trois semaines de procès et une journée et demie de délibérations, le jury le déclare non coupable d’homicide involontaire. Un verdict qu’il écoute en éclatant en sanglots.

Quand il repense à ce jour, André Castonguay pleure à nouveau.

En vieillissant, on devient plus émotif. Si j’ai accepté d’en parler, c’est parce qu’il faut se dire que, dans la vie, on est toujours capable de passer au travers n’importe quelle épreuve. dit-il, non sans compassion.

« Quand tu choisis ce métier-là, c’est pour qu’on ait une meilleure vie tout le monde. Aussi curieux que ça puisse paraître, mais pour sauver des vies, des fois tu es obligé de… Je ne souhaite pas ça à personne. » André Castonguay

LE CŒUR TOUJOURS LOURD

Dix ans après le drame, même si au plus profond de lui-même, André Castonguay a la certitude d’avoir pris les bonnes décisions et d’avoir posé les bons gestes ce jour-là, même s’il est acquitté d’une accusation d’homicide involontaire, le policier a le cœur lourd, son esprit divague régulièrement vers ces douloureux souvenirs et il cherche sans cesse des réponses à ces questions qui surgissent à tout moment. Son quotidien n’est plus ce qu’il était et même son couple en paye le prix.

À revoir sans cesse ces images, André Castonguay n’en peut plus : soit il avale une bonne fois pour toutes ce qu’il s’est passé au Chatillon, soit il en finit avec cette vie qui lui en a fait baver plus souvent qu’à son tour.

Je suis parti ailleurs pour faire le vide, pour savoir où j’étais rendu dans tout ça. J’ai mis les points sur les i et les barres sur les t. Je me suis requinqué et je me suis dit que la vie continuait, que j’avais un travail, qu’il y avait des gens qui voulaient que je fasse ma job d’enquêteur comme dans les dossiers d’Isabelle Bolduc et de Julie Boisvenu. Ces gens-là se fient à toi. Tu le fais pour les autres, pour un mieux-vivre dans le monde. C’est notre petite partie, notre petit apport dans la vie.

Cette rencontre avec lui-même a l’effet escompté : les idées noires se sont dissipées et il ne cherche plus à donner un sens à la tragédie. C’est arrivé, ça m’est arrivé. C’est tout. Il n’y a rien d’autre à comprendre.

Quant aux deux auteurs du meurtre de l’agent de la Brink’s, André Castonguay soutient qu’ils ont été retrouvés quelques années plus tard alors qu’ils commettaient un crime similaire à Houston, aux États-Unis.

Source : Geneviève Proulx, Radio Canada/Estrie