Faire une différence

Il y a de ces histoires qu’on ne peut passer sous silence. Des histoires qui font une différence dans la tragédie des CHSLD. Des gens qui s’impliquent et pour qui aucun défi est insurmontable.

Des personnes qui méritent qu’on les dévoilent au grand jour pour donner à d’autres le goût de faire une immense différence. Voici l’histoire d’Anouk, qu’elle a pris la peine de rédiger.

Anouk aurait très bien pu continuer, comme bien du monde, à sauver des vies en se lavant les mains et en regardant des séries dans le confort de son sofa.

Elle est allée prêter main-forte dans un CHSLD.

Un de ceux où ça va mal.

« À force d’entendre les appels à venir aider, j’ai eu une écœurantite de ne rien faire, de voir d’un côté des gens qui sont acharnés à aider et de l’autre, des gens qui se trouvent des hobbies. J’étais une lionne en cage, j’avais besoin d’être du côté de ceux qui aident. Ce n’est pas dans ma personnalité de rester là à ne rien faire. »

Elle s’est inscrite sur le site du gouvernement, elle a attendu qu’on la contacte, elle a fini par faire ses propres démarches en passant par une amie qui connaît le directeur d’un CHSLD en banlieue de Montréal, avec environ 150 résidents.

« Je lui ai parlé au téléphone le soir du 14 mars et le lendemain matin, je commençais… »

Anouk n’avait jamais mis les pieds dans un CHSLD, elle est architecte, travaille à la rénovation de condos.

Elle était dans le sud quand la crise a éclaté.

La femme de 50 ans s’est informée du mieux qu’elle a pu sur le travail qui l’attendait, sur les façons sécuritaires pour se changer en arrivant au travail et surtout en finissant.

« Je m’attendais à une situation grave, pas facile, j’étais prête. Mais être prête et le vivre, c’est autre chose… »

Et elle est débarquée là, à 7h, le mercredi matin.

« Il y avait tellement de choses à faire, je courais tout le temps. J’aime être efficace dans la vie, mais là, j’avais l’impression d’être une poule pas de tête.

La préposée me disait : – va chercher le cabaret dans la cuisine. Je ne savais pas où était la cuisine… »

Ce qui l’a frappée en arrivant ?

« Ce qui m’a frappée, c’est la saleté, les draps sales, les planchers sales… »

Après ses trois premiers shifts de huit heures, elle s’est assise pour écrire ce qu’elle a vécu, elle a partagé ça sur Facebook. D’abord, ses premières impressions.

« Dans un vestiaire de fortune, une employée ou peut-être une bénévole, me demande d’enfiler jaquette, masque, visière et gants. On me conduit à l’aile des Oubliés, sans formation. Dès que je franchis la porte du vestiaire, l’odeur d’urine, de désinfectant et d’excréments me pogne au nez, même avec le masque. Certains patients demandent de l’aide, mais on ne s’arrête pas. La préposée que j’assiste m’explique qu’on a 22 patients et qu’il n’y a qu’elle et moi pour faire le travail. Deux préposées ne sont pas rentrées car elles ont obtenu un résultat positif au test du COVID-19 la veille. Ainsi commence cette aventure. C’est un champ de bataille. »

On imagine l’horreur.

Mais ce qu’on n’imagine pas, c’est l’humanité.

Anouk aurait pu raconter tout ce qui est allé tout croche, elle a décidé de parler de ces hommes et de ces femmes qu’elle a aidés.

Des humains.

Elle a donné des petits noms à ses patients, madame Petite « toute chétive et semi-consciente » à qui elle a donné du jus d’orange, du gruau et du yogourt, monsieur Hiha qui lui demande d’aller chercher ses dents. « Le dentier […] est sale, plein de nourriture séchée, croutée, durcie. Je propose de le nettoyer.

Il me dit en l’enfilant : « Oh, il tient bien, vous l’avez réparé ! »

Madame Filiforme a dormi avec ses souliers dans les pieds.

Puis, c’est au tour de madame Coquette.

« Ses cheveux sont fins et doux. Sales aussi. Elle m’explique que ça fait cinq semaines qu’elle n’a pas pris de bain. Je vérifie plus tard auprès d’une préposée et c’est vrai. Seul le nettoyage à la mitaine est permis. Donner un bain à une personne en perte d’autonomie et le décontaminer ensuite est impensable en temps de pandémie. Comme les cheveux sales sont malléables, je les lisse vers l’arrière et elle trouve que ça manque de volume. Elle est ricaneuse alors je décide de lui donner un look punk en lui remontant les cheveux en pointes. Elle prend son miroir et on pouffe de rire comme deux gamines. »

Monsieur Don Juan, 94 ans, lui a fait les yeux doux.

Dans une chambre de l’unité, deux patients sont atteints de la maladie.

« Monsieur Respirateur a bu un peu d’eau. Sa bouche est remplie de sécrétions séchées et je ne suis pas certaine que l’eau que je lui donne le soulage tant ces sécrétions doivent être inconfortables. Monsieur SOS est plus conscient. Il répète sans arrêt « aidez-moi, aidez-moi ! » Il boit avec mon aide et beaucoup de temps tout un verre d’eau. »

C’est tout ce qu’elle peut faire.

« Je me suis liée d’amitié avec madame Gentille. Elle me confie que ça fait six semaines qu’elle n’a pas parlé à sa fille. En effet, elle n’a pas de téléphone dans sa chambre. […] Je vais chercher mon cellulaire (qui implique tout un processus de désinfection), signale le numéro et remets le téléphone à madame Gentille. Elle ne sait pas comment tenir dans ces mains tremblantes mon iPhone trop petit, trop mince. Je mets le téléphone sur « speaker » et je suis témoin de leurs retrouvailles. La mère et la fille pleurent, se racontent le dernier mois, rigolent aussi. Je parle ensuite à la fille et je m’arrangerai pour apporter à madame Gentille un téléphone fourni par sa fille. »

Anouk écrit : « de tous les soins, c’est l’amour des proches qui apaise le plus ».

Puis, elle va dans une autre chambre. « Madame Attente est assise dans sa chaise roulante, un peu penchée par en avant à un bras de distance de son téléphone.

– Madame Attente, depuis 9h que vous êtes ainsi, voulez-vous que je vous déplace devant la fenêtre ?

– Non, j’attends l’appel de mon fils. Il me téléphone tous les dimanches.

– Mais on est mercredi !

– Ha… ben je suis un peu mêlée avec les jours, alors je ne veux pas prendre de chance. »

En fin de semaine, après ces trois journées passées à aider ces gens, Anouk a « pleuré toutes les larmes de mon corps ». Je lui ai parlé hier, elle revenait tout juste de finir son premier shift de cette semaine.

Ça va mieux, les renforts sont arrivés, des bénévoles, des gens de l’armée « très bien formés ».

C’est moins sale, Anouk peut passer plus de temps avec « ses » patients, elle peut leur parler, les réconforter. « Là, j’ai le temps de mieux les nourrir, je peux établir une connexion avec eux. » Elle passe environ les deux tiers de son temps dans la même unité, le tiers ailleurs où elle est appelée en urgence.

Dans son unité, il y a encore des chambres où il y a la COVID, d’autres où il n’y en a pas, avec tout ce que ça implique de procédures pour y entrer.

Comme avec madame Gentille, Anouk a prêté son téléphone quelques fois.

« J’ai vu la différence que ça fait, ça changeait même leur appétit, ils mangeaient plus après avoir parlé à leurs enfants, et pourtant ce n’était pas meilleur… »

Elle veut établir un système pour que les gens puissent appeler plus.

« Les bénévoles, que j’appelle les « préposés au bonheur », si elles ne sont pas capables de coucher les patients, elles peuvent leur brosser les cheveux, parler, et ça rend les soins plus agréables pour eux. J’espère que ça va rester, ça. »

Pendant les pauses, Anouk a eu le temps de parler à des préposés. « Pour la première fois, elles se sentent considérées pour le travail qu’elles font, ce sont un peu les héros. Mais elles ont peur que ça change, qu’après ça revienne comme avant, de perdre ce qu’elles ont gagné. » Pas juste l’argent, la reconnaissance aussi. « Ce que j’entends souvent c’est « enfin », « enfin », ils vont enfin comprendre. Les préposés ont de l’espoir, je vois de l’espoir.