Adieu, mère idéale !

Après sa séparation, ma mère s’est délestée de son rôle parental. Je venais tout juste de terminer mon secondaire quand elle m’a demandé de ne plus l’appeler « maman ».

Quand j’étais enfant, ma mère était très présente pour mon frère et moi. Elle jouait avec nous, elle sculptait des bonshommes de neige, elle nous emmenait voir des expositions, elle nous écoutait avec sincérité et compassion… Elle était fabuleuse !

Notre adolescence a changé la donne. Quand la relation entre mes parents a commencé à battre de l’aile, je suis devenue sa confidente. Je crois même avoir su avant mon père qu’elle voulait divorcer.

Après mon secondaire, elle s’est séparée de mon père. On aurait dit qu’elle vivait une deuxième adolescence. Un jour, je l’ai vue partir sur une moto avec un homme; elle portait mes jeans. Ça été une sorte de choc.

Nos conversations n’étaient plus complices. Ma vie ne l’intéressait plus. Pour s’émanciper, elle avait besoin de se décharger de son rôle de mère, alors qu’elle avait été tellement fusionnelle avec nous pendant notre enfance !

À 25 ans, j’ai perdu ma meilleure amie de l’époque. Mon premier réflexe a été d’appeler ma mère. Elle la connaissait aussi et j’avais besoin de son soutien. Elle a promis de me rappeler le lendemain, pour finalement se décommander. Elle n’était pas présente pour moi, même quand je n’allais pas bien. Je l’ai vécu difficilement.

« Le processus de deuil du parent parfois est un passage obligé. » Julie Roussin, psychologue.

Pendant 10 ans, elle est restée avec un homme manipulateur. Quand ils se sont séparés, elle a tout perdu. Elle n’avait plus de travail, plus de maison. Elle a dû rebâtir sa vie à partir de zéro, alors qu’elle était dans la cinquantaine. Elle a finalement retrouvé un emploi, un appartement, mais n’a pas renoué avec son rôle de mère.

Elle ne s’est présentée ni au mariage de mon frère ni au mien. Elle est venue voir mon bébé les trois premiers jours après sa naissance, puis elle s’est éloignée de nouveau. Pour moi, qui pensais que ma grossesse nous rapprocherait, ça été un déclic.

Un jour, je lui ai tout déballé, je pleurais au téléphone. Elle me répondait qu’elle était désolée de ne pas pouvoir me donner ce que je voulais. J’ai alors réalisé qu’elle ne serait plus jamais la mère dévoue qu’elle avait été pendant mon enfance. Cette version d’elle n’existait plus. L’idée a fait son chemin en moi et, au bout de deux ans de thérapie, j’ai fini par accepter notre relation telle qu’elle était. « Lorsque les enfants deviennent eux-mêmes parents et qu’ils comprennent la différence d’être à la hauteur de leurs idéaux dans ce nouveau rôle, il peut y avoir une attitude d’empathie envers leurs parents et de pardon à l’égard des rancœurs entretenues », explique Julie Roussin, psychologue.

Ma mère est incapable de m’accueillir dans mes peines, elle n’en a pas la force. C’est trop dur pour elle de devoir consoler sa fille qui souffre. Un genou écorché, c’était gérable. Mais mes épreuves d’adulte, c’est trop pour elle.

En revanche, elle est de bon conseil et elle ne nous fait jamais de reproche. Elle n’est pas du tout dans le jugement ou la manipulation. Je sens qu’elle nous respecte.

« À l’âge adulte, il y a certains renoncements qu’il faut absolument faire pour être heureux, affirme la psychologue. Il faut accepter l’imperfection dans notre vie, dans notre personnalité, dans notre couple, et aussi chez nos parents. Si l’on garde des attentes idéalisées envers notre mère, on entre automatiquement dans une déception constante. La solution, c’est d’entamer un processus de deuil du parent parfait. C’est un passage obligé, bien que chacun le vive à sa façon. Par contre, accepter l’imperfection ne signifie pas qu’il faille endurer des relations toxiques au prix de notre bien-être ou de notre santé mentale. »

Je suis contente de m’être débarrassée de ma colère, de ma tristesse et de mes déceptions. Quand on se voit à Noël, je sens qu’elle n’est pas complètement détendue, mais je me concentre sur le fait qu’elle se soit déplacée pour être avec nous.

Depuis que j’ai fait le deuil de la mère idéale, notre relation est plus saine. Je ne lui demande plus de me donner ce qu’elle ne peut pas offrir. Il reste juste de la place pour de l’amour.

« Annabelle (prénom fictif), 35 ans, et sa mère se parlent maintenant au téléphone une fois par semaine environ. »

Source : Revue Coup de Pouce, Mai 2020. Propos recueillis par Julie Champagne. Illustration : Marie-Ève Tremblay/Colagene.com/c