Le dérapage d’une union foutue

Une séparation ou un divorce demeure toujours une déchirure importante dans la vie d’un couple. Si des enfants sont nés de cette union au fil du temps, c’est encore plus fragile pour la suite. Heureusement cette brisure familiale se fait dans l’harmonie et la bonne entente à plusieurs occasions. Mais dans le cas contraire, la vie prend une toute autre tangente, souvent dramatique, et laisse assurément des blessures profondes qui tardent à guérir.

Pour bien comprendre la portée de ces drames, je veux partager avec vous la triste histoire qui suit, racontée par Patrick Lagacé, dans l’édition de La Presse + du 5 janvier. J’ajouterai que je partage entièrement sa conclusion.

TON PÈRE, XXX Patrick Lagacé

Assis dans son bureau, un grand bureau avec mur de briques, dossiers éparpillés un peu partout et secrétaire à la porte, l’entrepreneur a les yeux pleins d’eau.

Nous sommes à quelques heures du congé des Fêtes.

« Excuse-moi. Je veux pas pleurer. »

Et pourtant, c’est ce qu’il fait.

Je le connais, de loin.

On peut dire que c’est un homme qui a « réussi ». Sa pratique professionnelle est florissante. Il est impliqué dans sa communauté. Je vous dirais son nom, et ce nom vous dirait vaguement quelque chose. Il est modérément médiatisé.

Il a réussi. Mais une de ses deux filles ne lui parle plus. Silence radio, incommunicado, elle l’a bloqué sur Facebook, ne répond ni aux courriels ni aux appels.

Elle a 21 ans.

Il me raconte son divorce, il y a 15 ans. Une séparation impliquant des enfants n’est jamais facile, mais celle-ci fut une longue bataille de Stalingrad conjugale, dont les premières victimes furent les enfants. Les armes de cette bataille – classique – furent : avocats, DPJ, conflits de loyauté…

Il est encore en contact avec sa plus jeune, K., un contact qu’il me décrit comme étroit, chaleureux.

Mais la plus vieille, D., a coupé les ponts. Pas juste avec lui, en fait. Avec toute la famille. Ses grands-parents, sa mère, sa sœur, K.

Il a continué à payer, même quand D. a franchi le seuil de l’âge adulte, même quand elle a terminé ses études. Ma job de père, se disait-il.

Son avocate a contacté D., récemment, pour lui demander où envoyer le chèque. Réponse : « Vous direz à votre client que je ne veux plus d’argent de lui. Je ne veux plus de contacts. »

Il me regarde, dans son grand bureau qui donne sur une rue passante du Vieux-Montréal : « Elle a utilisé les mots « votre client », elle n’est même pas capable de dire « mon père », ou mon nom… »

Il pleure.

« Autant j’ai l’impression d’avoir réussi ma vie professionnelle, autant j’ai l’impression d’avoir gâché ma vie personnelle. »

Je lui dis qu’il s’en met pas mal gros sur les épaules.

Il secoue la tête : « Non, non. Réussir ça… »

Il s’interrompt et désigne son bureau d’un geste large, puis il reprend : « Et rater l’essentiel. »

***

Il m’avait contacté en me disant qu’une connaissance avait un sujet de chronique pour moi. Il voulait m’en parler devant un café. Un rendez-vous fut convenu et il m’a donné une lettre, une simple feuille pliée en quatre, intitulée « Lettre à ma fille… ».

« X octobre 1997, le plus beau jour de ma vie, le jour où je suis devenu père pour la première fois, où je me croyais invincible, où tout était possible. Dans cette chambre d’hôpital où je t’ai prise pour la première fois, j’imaginais déjà ton avenir et je t’ai alors fait une promesse : je serai toujours là pour toi… »

Une lettre de 13 paragraphes, écrite à l’occasion du 21e anniversaire de D., où il est aussi question de la naissance de sa sœur, des « conflits d’adultes » qui ont creusé « un fossé d’une façon sournoise », où il lui dit cet amour paternel en déplorant « ces années perdues », où il décrit la lente érosion de leur relation : « Petit à petit, tu as commencé à couper les communications jusqu’au jour où tu as mis fin à tout contact… »

Rappelez-vous, il m’avait dit qu’il me contactait pour quelqu’un d’autre.

J’ai fini de lire la lettre, qui prenait fin sur « Ton père, xxx ».

Je savais déjà la réponse, mais j’ai quand même posé la question :

« C’est qui ?

— C’est moi. »

***

Aliénation parentale ?

Je ne sais pas, il faudrait être psychiatre pour conclure. Mais quelque chose en banlieue de l’aliénation parentale. En tout cas, certainement quelque chose comme les blessures à vie qui fuckent les enfants quand un divorce dérape, quand des « conflits d’adultes » deviennent des guerres mondiales de bungalows qu’on brûle au napalm métaphorique.

Classique, comme je disais. Tous les divorces ne finissent pas comme ça. Ça se « réussit », une séparation. Mais quand ça dérape, quand ça dégénère, ni papa ni maman ne gagnent, il n’y a que des enfants qui grandissent avec des blessures invisibles…

« Je donnerais TOUT, me dit-il en séchant ses larmes, pour retourner en arrière, pour voir où j’ai raté le bateau. »

Je vous parle de ce gars-là, mais des pères comme lui, des mères comme lui, il y en a des milliers à se demander ce qu’ils auraient pu faire autrement, à Stalingrad.

Il me raconte que quand il a décidé de vendre la maison où ses filles avaient grandi, il y a quelques années, il a contacté D. pour lui dire que si elle voulait passer voir la maison une dernière fois, si elle voulait venir récupérer ses souvenirs de jeunesse…

Eh bien, si elle voulait faire ça, la porte était grande ouverte.

Pas de réponse.

Il a mis les souvenirs de D. dans une boîte, il a entreposé la boîte. On ne sait jamais.

Bonne année, tout le monde, parlons-nous un peu plus.