Des mots pleins de sens et de tendresse

Il écrit comme un Dieu, ce Stéphane Laporte. Le 20 juin dernier, il y allait de toute son énergie et de toutes ses pensées pour produire le texte qui suit, dans La Presse+, et qui résume à sa manière, le printemps déjà passé. Un texte profond qui décrit immensément bien le printemps unique et sans précédent, qui fut le nôtre.

C’est ce que je veux partager avec vous aujourd’hui…

CE PRINTEMPS QU’ON N’OUBLIERA PAS

C’est aujourd’hui que le printemps s’en va. À 17 h 44, il laisse sa place à l’été. Vous vous rappelez son arrivée, le 19 mars dernier ? Il y a une éternité. Nous n’étions pas là. Il nous a cherchés partout, le printemps. Dans les rues, dans le métro, sur les terrasses. Nous n’étions nulle part. Cachés. Confinés. Covidés. Il a trouvé le temps long. Il a quand même fait son travail de printemps. Tout seul. Comme un grand. Il a mis des feuilles dans les arbres. Du vert sur le gazon. Des fleurs aux maisons. Au soleil, des rayons. C’est un accessoiriste, le printemps. La scène était prête. La scène était belle. Il ne manquait que les artistes. C’est nous, ça. Enfermés dans nos loges. Morts de peur.

Il nous a attendus, le printemps. C’est les rôles inversés. D’habitude, c’est nous qui l’attendons, désespérément. Il a su ce que c’était d’attendre en ayant froid en dedans. Il a eu peur de nous perdre, le printemps. Assis sur son banc, à 1000 mètres de distance avec qui que ce soit. Les oiseaux venaient lui donner de nos nouvelles. Comme sur Twitter : « Ça ne va vraiment pas. Tellement de cas. Tellement de morts. La courbe ne cesse de monter et le moral de descendre. » Le printemps s’est beaucoup inquiété.

Il aurait pu s’en aller, en avril ou en mai. Se dire : on va oublier ça pour cette année. Ce n’est pas ici que l’on va s’amuser. Mais il est resté. En sachant que même si on le voyait de loin, du fond de nos demeures, ça nous faisait du bien de savoir qu’il était là. Comme un ami à notre chevet. Avec qui on ne fait rien, mais qu’on peut au moins regarder. Sentir sa présence, le temps d’un muguet.

Puis un jour, il a vu des enfants sortir de leur maison et se mettre à courir. Courir espacé, mais courir quand même. Ça l’a fait sourire de les voir jouer à la tag, sans jamais se toucher. Puis il a entendu des rires. De vrais rires dans les airs, pas des rires sortis de petits haut-parleurs. Ça provenait d’une cour arrière. Il est allé voir, et il a vu des amis ensemble. Une dizaine. Distancés, mais ensemble. Heureux d’être dehors, enfin. Émus de regarder le soleil se coucher. Avec eux. En vrai. Le printemps s’est dit qu’il n’était pas venu pour rien.

Un dimanche, il a vu les rues se remplir. Une marée humaine. Wow ! Ils ont trouvé le vaccin ? Ça ne se peut pas ! Pas déjà ! Le Canadien a gagné la Coupe Stanley ? Ça se peut encore moins. Ils vont trouver le vaccin avant. Alors quoi ? Un oiseau lui a expliqué le genou sur le cou. Ça l’a révolté. Il a mis un masque et est allé manifester. Le printemps est toujours du côté des opprimés. Le printemps est toujours du côté de la liberté.

Le printemps est en train de faire son sac. Il ne rapporte pas grand-chose. Il laisse tout à l’été. Tout ce qu’il a installé. Les fleurs, la chaleur et le ciel bleu. Peut-être que le monde pourra enfin en profiter.

Il rapporte deux branches de lilas et une photo de la baleine perdue, qu’il aurait aimé sauver. Il avait pourtant bien placé les étoiles pour la guider, mais elle n’a pas regardé. On ne regarde jamais assez les étoiles. Les vraies.

Avant de s’en aller, le printemps veut saluer la seule personne qu’il avait croisée à son arrivée. Vous savez, la vieille dame sur son balcon. Celle qui lui avait appris que nous étions en pleine pandémie. Il lui avait promis d’être toujours là quand elle ferait sa marche de santé. Il l’a été. C’est la vieille dame qui très vite ne l’était plus. Elle n’avait plus le droit de sortir. Pour sa santé.

Il arrive devant chez elle. Elle n’est pas sur son balcon. Il sonne. Personne ne répond. Elle est peut-être déjà sortie. Il fait tellement chaud aujourd’hui. L’été approche, et ça paraît. Il sonne encore, toujours rien. Et si elle faisait partie de tous ces gens qu’on ne reverra plus ? Tous ces gens pour qui ce fut le dernier printemps. Tous ces gens pour qui ça n’a pas bien été. Le printemps a de la pluie dans les yeux.

Il est presque 17 h 44, le printemps s’en va, déjà. Il n’a pas le choix. C’est la loi des saisons. Il aurait tant aimé la revoir. Et lui faire un câlin de loin. Lui dire d’être toujours là lorsqu’il reviendra.

Il prend ses deux branches de lilas, les dépose sur le seuil de la porte. Si elle revient, elle saura qu’il est venu. Et l’attendra.

Si elle ne revient pas, ses proches sauront que le printemps ne l’oublie pas. Que le printemps n’oubliera jamais toutes celles et tous ceux qui sont partis, avant lui.

Il est 17 h 44, l’été vient d’arriver. Il se demande où est le party. Est-ce un bal masqué ? Qui va lui expliquer que ça va être un peu plus tranquille, cette année, pour qu’au printemps prochain on puisse tous se retrouver ?

Un gamin est en train de lui parler :

« Durant le confinement, il n’y avait plus rien. Durant le déconfinement, il y a comme toutes les choses, mais à moitié. Il n’y a comme pas de festivals, mais les rues sont quand même toutes bloquées. On peut aller se baigner, mais il faut sortir de l’eau avant la deuxième vague. Tu comprends, l’été ?

— Moi, pourvu que je n’aie pas à être à deux mètres de mon drink, ça va bien aller !

— Excuse-moi, l’été, il faut que j’y aille, ma grand-mère vient d’arriver. »

L’enfant court vers sa grand-mère et s’arrête à quelques pieds :

« Qu’est-ce que tu as dans les mains, grand-maman ?

— Deux branches de lilas, c’est pour toi. »

Bon été !