Incroyable ! Les jeunes riches demandent à être taxés davantage

Depuis le temps qu’on en parle, Claire Trottier, une riche montréalaise, fait partie du groupe Ressources en Mouvement, explique son point de vue à Brigitte Bureau, journaliste d’enquête nationale à Ottawa pour Radio-Canada.

Madame Trottier est de ceux qui réclament de payer plus d’impôts sur leurs richesses. Un article plus qu’intéressant et que je veux partager avec vous.

LES RICHES DOIVENT PAYER PLUS D’IMPÔTS

Ce n’est pas d’aujourd’hui qu’on entend une telle proposition. Mais ce qui surprend, c’est que cette fois ce sont de jeunes riches eux-mêmes qui le réclament.

« Qu’on me prive d’une part de mon héritage, il n’y a personne qui va verser une larme pour moi. Moi, je ne verserai pas de larmes pour mes pairs qui sont dans la même situation que moi », a déclaré la Montréalaise Claire Trottier en entrevue à Radio-Canada.

Elle compte parmi les quelque 200 milléniaux fortunés qui font partie du groupe Ressources en mouvement (en anglais : Resource Movement) qui compte des sections locales à Montréal et à Toronto et deux en chantier à Ottawa et à Vancouver.

Ma vie ne changera aucunement avec des impôts sur la richesse. Alors pourquoi pas ?
Claire Trottier

TAXEZ MON HÉRITAGE. TAXEZ MA FORTUNE

Claire Trottier vient d’une famille riche.

Son père, Lorne Trottier, est devenu millionnaire après avoir cofondé Matrox, une société de haute technologie. Il était classé au 38e rang des Canadiens les plus riches à la fin des années 90, quand elle était au secondaire. Je savais que j’étais très, très chanceuse, explique Claire Trottier en parlant de l’école privée qu’elle a fréquentée et des voyages qu’elle a faits.

Je n’ai jamais eu besoin de m’inquiéter. Si j’avais de la misère à payer mon loyer, par exemple, j’avais toujours un coussin de sécurité pour m’aider. Ça m’a permis de faire des choix de vie qui sont difficiles pour d’autres personnes, raconte celle qui est aujourd’hui professeure à l’Université McGill au Département de microbiologie et d’immunologie.

Des jeunes tiennent des pancartes sur lesquelles sont écrits en anglais divers slogans réclamant une plus grande taxation des riches.

En février 2020, Ressources en Mouvement a lancé une campagne pour inciter le gouvernement fédéral à hausser les impôts des mieux nantis.
Photo : Twitter

Les membres de Ressources en mouvement, âgés de 18 à 40 ans, se sont donné comme mandat de réduire les inégalités entre les mieux nantis – comme eux – et le reste de la population.

Le groupe a été fondé en 2015. Mais c’est en prévision du budget fédéral de mars 2020 – annulé en raison de la pandémie – que Ressources en mouvement a préparé une campagne qui cible le système fiscal.

Ces milléniaux revendiquent la création de deux nouveaux impôts qui viseraient directement leur propre compte en banque et celui de leurs parents :

– Un impôt sur la fortune – soit l’ensemble des actifs financiers et des biens – des 10 % des Canadiens les plus riches, et

– Un impôt sur les 10 % des successions les plus élevées

La pandémie a rendu ces mesures plus nécessaires que jamais, estime le groupe.

« En tant que personnes issues de la richesse, nous savons qu’il y a une tonne de richesse dans ce pays à laquelle le gouvernement n’a pas accès en ce moment. Comme société, nous en avons besoin et nous pouvons l’utiliser de manière plus productive », soutient Daniel Hoyer, un membre de Ressources en mouvement dont le père était chef et propriétaire d’un restaurant à Toronto et la mère, comptable.

Ressources en mouvement estime qu’à lui seul l’impôt sur la fortune générerait 9 milliards de dollars par année et aiderait à financer, par exemple, des logements abordables et l’accès pour tous aux médicaments et aux soins dentaires.

À ceux qui seraient tentés de dire que les riches n’ont pas besoin d’attendre la permission du gouvernement pour signer des chèques, Claire Trottier répond que la philanthropie ne suffit pas.

Sa famille a créé, en 2000, une fondation de bienfaisance qui verse des dons tous les ans. La Fondation familiale Trottier a donné, par exemple, près de 10 millions de dollars pour des projets en environnement, en santé et en éducation en 2018, l’année la plus récente pour laquelle des chiffres sont disponibles.

« On est une famille qui fait le choix actif de donner de notre richesse à la société. Il y a plusieurs familles comme la nôtre qui ne font pas ce choix », note-t-elle.

La taxation sur la richesse, c’est une façon de s’assurer que tout le monde fait sa juste part.
Claire Trottier

Ressources en mouvement n’est pas le seul groupe à tenir un tel discours. C’est le cas également des Millionnaires pour l’humanité, un regroupement international dont Claire Trottier fait aussi partie.

POUR FAIRE PAYER DAVANTAGE LES RICHES

Ça paraît bien de dire : « On va taxer les riches ». Mais est-ce que c’est vraiment la manière la plus efficace? Patrick Leblond, professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa, doute qu’un impôt sur la fortune génère les sommes espérées.

« Ça veut dire qu’il va falloir embaucher des gens au gouvernement pour essayer de mesurer tout ça, pour courir un peu partout à travers la planète, parce que, bien sûr, plus les gens sont riches, plus ils vont avoir la capacité de camoufler ou de cacher leurs avoirs. »

Selon lui, d’autres mesures seraient plus facilement applicables, comme celles de traiter tous les revenus de la même façon, à commencer par les gains en capital.

Présentement, si une personne vend des actions ou des propriétés, par exemple, la moitié seulement du profit – ce qu’on appelle un gain en capital – est imposable. En revanche, le salaire d’une personne, lui, est entièrement imposable.

Selon M. Leblond, le fait de taxer moins les gains en capital que les salaires, « c’est un avantage fiscal pour les gens plus riches ».

Pour Daniel Hoyer, de Ressources en mouvement, un impôt sur la fortune, c’est justement le moyen de récupérer l’argent qui échappe au fisc, en imposant l’ensemble de la richesse des mieux nantis, qu’il s’agisse de gains en capital, de propriétés ou autres.

CHRYSTIA FREELAND DÉNONCE LES INÉGALITÉS

Si les experts ne s’entendent pas sur les mesures à adopter, plusieurs reconnaissent qu’il y a un problème. C’est le cas de la nouvelle ministre fédérale des Finances.

En 2012, juste avant de se lancer en politique, Chrystia Freeland a publié Plutocrats, un livre fouillé sur les inégalités entre les super riches et le reste de la population.

La ministre Freeland n’a pas voulu se prononcer sur la création d’impôts sur la fortune et sur les successions des plus riches. Dans un courriel en réponse à nos questions, son bureau a rappelé que le gouvernement Trudeau a augmenté l’impôt sur le revenu des Canadiens les plus riches, diminué celui de la classe moyenne et créé l’Allocation canadienne pour enfants.

Pour Claire Trottier, de Ressources en mouvement, le prochain discours du Trône, prévu pour le 23 septembre 2020, est l’occasion pour le gouvernement Trudeau d’aller beaucoup plus loin. « Je pense que c’est devenu apparent pour plus de gens pendant la pandémie à quel point les inégalités sont présentes dans notre société », affirme-t-elle.

« Puis on se rend compte aussi des gens qui font le travail essentiel. On a des listes maintenant. C’est très clair, les gens qui font le travail essentiel », souligne Mme Trottier en référence à de nombreux travailleurs qui fournissent des services de première ligne souvent pour de maigres salaires.

LES DEUX IMPÔTS PROPOSÉS PAR RESSOURCES EN MOUVEMENT

– Impôt progressif sur la fortune des 10 % des Canadiens les plus riches. Un taux de 1 % qui augmenterait par palier jusqu’à 10 % pour chaque dollar de fortune au-dessus de 20 millions de dollars. Les résidences principales ne seraient pas touchées.

– Impôt progressif sur les successions les 10 % plus élevées. Un taux maximal de 55 % pour les successions au-dessus de 7,5 millions de dollars. Selon Ressources en mouvement, cet impôt générerait plus de revenus que la méthode actuelle de taxer les successions.