Une histoire tragique et invraisemblable, maintenant centenaire

Le titre de l’article a définitivement piqué ma curiosité et je suis allé y jeter un coup d’œil. D’abord, le qualifiant d’inusité, comment pouvait-il être possible qu’un produit aussi inoffensif que de la mélasse puisse créer pareil désastre sans être contaminé ?

Signe qu’on en apprend tous les jours, je vous laisse deviner la suite de cet article de Guillaume Lefrançois, paru dans La Presse+ du 12 janvier dernier.

IL Y A CENT ANS, LA MÉLASSE TUAIT, À BOSTON Guillaume Lefrançois

BOSTON — Les trois cyclistes s’approchent du guide. Au programme de cette visite historique à vélo : un parc apparemment banal dans le North End, le quartier historique de la ville.

Le guide déballe son histoire : un grand déversement de mélasse en 1919, 21 morts, des chevaux… « Des gens continuent à propager le bruit qu’on sent encore l’odeur de la mélasse dans le quartier par temps chaud. » Les trois touristes sourient, mi-amusés, mi-incrédules.

« Vingt et une des personnes les plus lentes de l’humanité ont trouvé la mort », lancera un autre guide à l’humour noir.

Les gens croient tantôt à une arnaque, tantôt à un poisson d’avril, mais l’histoire est tout à fait véridique : le 15 janvier 1919, un réservoir de mélasse s’effondrait en plein cœur de Boston, tuant 21 personnes et plusieurs chevaux, faisant 150 blessés, dans ce qui est connu comme « la grande inondation de mélasse ».

LE CONTEXTE

Deux jours avant la tragédie, une cargaison de mélasse arrive des Caraïbes et est versée dans un réservoir appartenant à la US Industrial Alcohol. Ledit réservoir a été construit trois ans plus tôt, en pleine guerre mondiale, un peu à la hâte, soutiennent des chercheurs. La mélasse fraîchement arrivée n’est pas aussi froide que l’air ambiant de Boston en cette saison hivernale ; sa température est supérieure d’environ 4 à 5 °C. À 12 h 40, le réservoir s’effondre.

LA SCIENCE DERRIÈRE L’ACCIDENT

Ce sont alors 2,3 millions de gallons de mélasse (8,6 millions de litres) qui se déversent dans les rues. « L’équivalent de trois piscines olympiques bien remplies », illustre Nicole Sharp, titulaire d’un doctorat en ingénierie aérospatiale, également experte en vulgarisation, qui a travaillé sur l’événement avec des chercheurs et étudiants de l’Université Harvard. Mme Sharp a notamment participé à une simulation du déversement, pour laquelle un modèle réduit par 1000 a été conçu, et la mélasse, remplacée par du sirop de maïs. Le réservoir faisait 58 pieds de haut (18 m), et il y avait de la mélasse jusqu’à 1 ou 2 pieds du rebord, estime Mme Sharp. « Cette hauteur signifie qu’il y avait beaucoup d’énergie lors de l’effondrement. »

À HAUTE VITESSE

Tous ces facteurs additionnés ont fait en sorte que la vitesse du flot de mélasse a atteint 55 km/h, selon les estimations. « Beaucoup plus rapide qu’une personne qui court, rappelle Mme Sharp. Je me suis donc demandé si ce chiffre était crédible, si la mélasse pouvait bouger aussi vite que ça. J’ai cherché d’autres contextes, des avalanches, des écoulements de lave. En simulant les différentes valeurs, j’ai conclu que la mélasse pouvait effectivement se déverser à une telle vitesse. » Les comptes rendus de l’époque parlaient d’un véritable tsunami qui a atteint 25 pieds (8 m) en hauteur. Bien entendu, nettoyer une telle quantité de mélasse a constitué tout un défi. « Ça a pris des mois. Une bonne partie de la mélasse a tout simplement coulé dans le port. On a aussi pompé de l’eau du port pour nettoyer les rues. Les sous-sols des édifices avoisinants ont été inondés. Là aussi, on a employé des pompes. On a aussi essayé de récupérer des pièces du réservoir pour le procès qui allait suivre. »

ET LES MORTS ?

S’il y a eu autant de morts, c’est notamment parce que l’accident a eu lieu en hiver. « S’il avait fait plus chaud, la mélasse aurait été plus liquide, donc la coulée aurait été moins épaisse et plus fluide », soutient Mme Sharp, ajoutant que le contact immédiat de la mélasse avec l’air froid a contribué à rendre le sirop plus visqueux très rapidement. Selon Mme Sharp, les morts peuvent être classés en deux catégories : ceux qui sont morts sur le coup, emportés par la vague ou heurtés par des objets charriés par la mélasse, et ceux qui sont restés coincés dans le liquide et ont péri noyés, en attendant les secours.

DEUX ENFANTS

Ces victimes étaient d’horizons divers. On dénombre ainsi plusieurs employés municipaux, engloutis pendant qu’ils prenaient leur repas ; un pompier mort quand une des parois du réservoir est tombée sur une caserne, anéantissant l’édifice ; deux enfants de 10 ans ; une femme au foyer de 65 ans. Des noms comme Iantosca, Di Stasio et Gallerani rappellent la vaste population italienne de ce secteur de Boston.

UN ÉVÉNEMENT HISTORIQUE

La tragédie est bien connue des gens de Boston et des touristes. Une petite plaque commémorative à Langone Park rappelle l’événement, tandis que bien des guides touristiques le racontent. Stephen Puleo, lui, y a consacré un livre, Dark Tide, publié en 2003. Cet historien de l’Université du Massachusetts à Boston (UMass-Boston) a constaté que l’inondation de mélasse suscitait l’intérêt d’une variété de personnes. « Les professeurs l’abordent, car ça leur permet de parler du mouvement anarchiste. Un des arguments de la défense, dans le procès qui a suivi, était qu’un anarchiste avait provoqué l’explosion en plaçant une bombe dans le réservoir. Les gens du monde du droit sont fascinés, car une énorme action collective a été lancée, donnant lieu à un des premiers procès avec des experts scientifiques, des chimistes, etc. Et évidemment, les travailleurs des services d’urgence y trouvent aussi matière à réflexion. »

LES CONSÉQUENCES

Selon M. Puleo, la tragédie a fait en sorte que les mesures entourant la construction d’édifices, alors laxistes, ont commencé à être resserrées. « [Le distillateur] n’avait pas eu besoin d’un permis de construction pour le réservoir, car ce n’était pas considéré comme un édifice, mais plutôt comme un contenant », explique-t-il. Le dédommagement de 625 000 $ versé par l’entreprise aux victimes et aux familles a également agi comme incitatif. « C’était malgré tout une somme relativement modeste, parce que les victimes étaient de la classe ouvrière, donc on a estimé qu’ils n’auraient pas gagné de gros salaires. Mais c’était la première décision contre une grande société américaine. Ç’a donc été un jugement très important. »

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